Je renfonçai donc tout cela en moi-même et me contentai de bredouiller de vagues banalités, des : « Adieu… », des « Portez-vous bien… » qui ne me compromettaient pas beaucoup et qui (mais tant pis !) n’étaient pas de nature à donner une riche idée de ma sensibilité ou, simplement, de mon intelligence.

Puis, comme le train entrait en gare, je me jetai, très affairé, sur mes bagages et me mis avec passion à ficeler et à arrimer. Je sentais derrière mon dos, Marion, droite, immobile, dans son espèce de grande mante bleu foncé, son cabas et son parapluie à la main, et qui devait me regarder avec des yeux interrogateurs, qui devait essayer de percer l’énigme de mon individu. Elle devait songer, — et tout de même j’en étais un peu attristé et crispé : « Au fond c’est peut-être tout bonnement un homme comme les autres… »

Quelle gare que la gare d’Aklansas ! Des quais défoncés, où les petites roues de fer des chariots Lagloriette avaient creusé des ornières énormes, une demi-douzaine de cabanes en planches dont je n’aurais même pas voulu pour mettre mes lapins, des amas de ferraille rouillée, des wagons à demi démolis qui étaient sortis des rails et s’étaient enfoncés dans la boue jusqu’à la caisse, — une chose minable, lamentable, un gâchis et une saleté de tous les diables : c’est par là que nous accédions à la Terre Promise.

Le train s’était arrêté. Je descendis, — et avec tout mon attirail, quelque chose comme cinquante kilogs : mon fusil, mes raquettes, ma peau d’ours, mes couvertures, mon grand sac de toile où j’avais enfoui pêle-mêle mes vêtements de rechange, mon linge, mes bottes…

Je tendis la main à Marion et à la danseuse pour les aider à descendre… La danseuse, pour la circonstance, afin sans doute d’enthousiasmer les populations, avait sorti de sa valise (une ex-valise de luxe en cuir fauve) un extraordinaire manteau vert de reine de tragédie, avec une collerette tout emperlée de verroteries multicolores… Il fallait voir de quel air faussement dégagé et indifférent elle tenait les plis de cette loque !… Elle descendit après avoir promené sur le morne spectacle des cahutes crevées par le vent, pourries par la pluie, des Indiens qui coltinaient les ballots, en marchant environnés d’un petit nuage de transpiration fétide, des fermiers qui, en attendant l’arrivée du train d’Abittibi, lequel amène l’épicerie, les conserves, le pétrole, etc., se curaient les dents avec d’énormes bouts de bois, — après avoir promené sur tout cela un sourire à la fois étonné et charmé comme une grande actrice en tournée que les peuples en délire viennent accueillir, avec des brassées de fleurs, à la sortie du Pullman…

Quant à Spiers, il parut, tout d’abord, ne pas comprendre qu’il était arrivé ; il restait dans son coin, les jambes étendues comme deux piquets, à siffloter : « Betsy, vous m’avez raconté l’autre jour… » Mais je l’appelai : « Hé !… c’est ici !… »

— Ah ! bon, fit-il en se levant. On y va.

Il descendit à son tour, toucha du doigt le bord de son chapeau en nous adressant à tous trois, circulairement, un sourire bref et crispé, et, en deux enjambées de ses longues jambes, se perdit dans la foule : ce furent tous ses adieux.

VIII

Un gamin d’une quinzaine d’années mais qui, déjà, avec la cigarette avachie au coin du bec, la démarche traînante et, dans ses yeux d’un bleu très pâle, une lueur de canaillerie cruelle, faisait l’homme, — attendait la danseuse à la sortie.