XLIII

Il était de Chillicothe, dans l’Ohio. Il appartenait à une famille de petites gens sans fortune. Son père était quelque chose dans les chemins de fer.

La jeunesse de Spiers s’est déroulée dans le calme. Il avait fait d’assez bonnes études, des études sans éclat, mais, non plus, sans aucune de ces lubies ni aucun de ces écarts qui font parfois dérailler les meilleurs élèves. Quelque chose d’uni et de régulier. Il faisait peu de sport. C’était, aux environs de la vingtième année, un grand garçon, maigre, un peu voûté, portant lorgnon, timide et gauche. On l’appelait « la vieille fille ». Quand il eut passé tous ses examens, son père lui dit :

— Il y a une place à prendre chez Knibbs… La voulez-vous ?

— Si vous voulez, répondit Spiers.

Il entra donc chez Knibbs, qui vendait des tissus d’ameublement, et, pendant deux ans, avec une sorte de petite visière au-dessus des yeux, pour protéger sa vue de l’éclat froid et cruel des ampoules électriques, il compulsa des dossiers, vérifia des factures, rédigea des lettres où il était question de : « Votre honorée du tant… » de : « Vos échantillons de gros grain… » etc.

Au bout de deux ans son père lui dit :

— Mon garçon, je vais prendre ma retraite et aller vivre à la campagne. Mais je suis ennuyé de vous laisser comme cela, seul, à Chillicothe, qui, comme toutes les villes, est une ville de perdition. Mariez-vous donc…

— Je veux bien, répondit Spiers. Mais avec qui ? Je ne connais personne…

— Je m’en suis occupé, dit le père. Il y a la petite Holcroft. Elle vous a vu à une vente de charité et vous lui avez plu…