— Elle est affreuse ! gémit Spiers. Elle a de la moustache et quelque chose de ratatiné dans la figure. On dirait qu’elle a mangé ses lèvres… De plus elle a comme des prétentions à l’art et à la poésie. A cette vente de charité, elle était habillée d’une robe de satin rose sur laquelle elle avait peint elle-même des branches de gui avec des petits oiseaux.

— Jérémie, dit M. Spiers senior, je me demande un peu quelle importance cela a… Vous pourriez épouser la plus jolie femme du monde et la plus intelligente, au bout de trois mois vous n’y feriez plus attention… Est-ce qu’on regarde sa femme ?

Spiers épousa donc la petite Holcroft et il vécut avec elle pendant quelques années, ni heureux, ni malheureux, — indifférent, absent. Elle était terrible, la petite Holcroft. Elle était laide, et, surtout, elle était au suprême degré dépourvue de vie. Elle ne faisait aucun bruit, n’ouvrait jamais la bouche, ne riait, ne souriait jamais… une morte !… Pis qu’une morte, — parce que les mortes, on les enterre, et qu’une fois qu’elles sont enterrées, avec vingt-cinq kilos de fleurs sur leur tombe, on peut penser à autre chose.

Donc, cela alla bien pendant quelques années, — Spiers mangeait, buvait, dormait avec sa morte, et son patron, Knibbs, voyant que le malheureux était décidément perdu, que tous nerfs et tous ressorts chez lui étaient brisés, qu’il avait pris à jamais son parti de cet effroyable destin, Knibbs commença à le considérer avec une certaine sympathie, lui donna de l’avancement, lui confia le service de la correspondance avec l’étranger, etc.

Or, voici qu’un jour un des amis de Spiers, qui, lui, avait suivi un chemin tout différent… Il s’appelait Standring… C’était un parfait raté… De temps en temps, il était garçon coiffeur, de temps en temps marchand d’autos d’occasion, de temps en temps danseur dans les bars, etc. Il n’avait ni femme, ni ménage, ni mobilier, ni rien… Un jour Standring emmena Spiers au café, et, sans penser à mal, il le saoula.

Et dans sa saoulerie Spiers eut une révélation… Il vit sa jeunesse, telle qu’elle avait été, sinistre… sa vie actuelle, telle qu’elle était, dénuée de tout !… rivée à la laideur, à l’ennui, à la tombe !… Il vit aussi ce que son existence pourrait être, à condition qu’il la chargeât d’un peu de liberté, d’un peu de fantaisie, quelle chose charmante d’entrain, de couleur, cela pourrait être, — et il dit à Standring :

— Standring, c’est fini. Jamais plus je ne pourrai rentrer chez moi. Je vais partir, loin… loin !… je veux me mesurer avec le danger, avec le risque, piétiner la loi et la règle… Qu’on ne me parle plus jamais de l’honnêteté, de la correction… C’est une chose abominable !

— Spiers ! Spiers ! avait dit Standring, qui, malgré les verres de gin poivré, avait conservé une partie de son sang-froid. N’oubliez pas que vous avez une femme !

— Ah ! bon sang ! avait répondu Spiers. Je ne l’oublie pas, Standring ! Jamais de ma vie je ne pourrai oublier ça… Si loin que je m’enfonce dans les forêts des Tropiques, dans les glaces du Pôle, je la reverrai avec ses yeux comme ça (grimace), ses lèvres comme ça (grimace), son dos comme ça (contorsion)… Vous allez aller la trouver, Standring… Vous allez lui dire bien gentiment, le plus gentiment que vous pourrez, — car elle n’y est pour rien, la malheureuse !… que je l’exècre et que je la fuis comme le choléra…

Et, effectivement, ce soir-là, il ne rentra pas. Le lendemain, il alla à la banque, en retira les quelques douzaines de dollars que, pendant toutes ces années de raison démente, il avait, un par un, accumulés, prit d’abord le train pour le Mexique, puis, en route, sans qu’il sût bien pourquoi, reprit un autre train pour le Nord…