Son rêve, sa folie, sa gageure continuent. Il devient l’étrange compagnon de l’aventure que je rencontre dans le convoi cahotant d’Austin à Aklansas… Où va-t-il ? Vers l’imprévu et la bataille… Que veut-il ? Vivre avec ses muscles et lutter de force et de ruse… Alors il m’entend dans le train parler du Sloo… Il ira au Sloo !… Il va au Sloo… Comment ? Par les plaines, avec un convoi de pêcheurs qui gagnent la côte, des espèces de forbans qui jouent du couteau et du revolver tous les jours… Deux sont tués. On ne les enterre même pas… On les laisse là, — non pourrir, car, dans les terres glacées, rien ne pourrit… mais se ratatiner et se momifier sous la bise de jour et de nuit.

Spiers sait maintenant ce que sont la vie et la mort.

Il arrive au Sloo… Il croyait me trouver seul. Nous sommes deux, — Patrice et moi… Alors il nous observe pendant quelques jours, tourne autour de notre cabane, renifle notre or, — et, décidément, non !… deux hommes à tuer : c’est trop… Il renonce. Il s’en va… Il a déjà fait trente ou trente-cinq milles ; il est sauvé ou presque…

— Mes dents claquaient à la pensée de ce que j’avais failli faire…

Soudain, sans qu’il sache pourquoi, sans qu’il sache sous l’influence de quoi… peut-être a-t-il eu la vision de sa femme et de la maison Knibbs ?… il fait demi-tour, abat en une nuit le chemin qu’il vient de faire, se retrouve au Sloo, m’aperçoit, tire… Et, ce coup de fusil, c’est pour lui une chose prodigieuse, une chose d’épouvante !… Oui, il a jeté la mort… la mort !… lui, Spiers !… Il regarde cela avec des yeux désorbités… A mon tour, je lâche mon coup de fusil, sans qu’il songe à se défendre ou à se cacher, — et c’est fini, il tombe, l’hallucination s’envole… Pauvre Spiers ! Pauvre homme raisonnable qui avait voulu jouer au fou !

— Voilà ce qui m’est arrivé, conclut-il. Je n’y comprends rien…

Patrice et moi nous l’avions écouté en silence… Dans nos pays civilisés le meurtre met entre la victime et le meurtrier une barrière infranchissable… Ils se regardent l’un l’autre à jamais avec des yeux d’horreur. Dans les terres glacées, un meurtrier est, avant tout, un homme, — et un homme, c’est, peut-être, le danger, la douleur… c’est surtout la vie, c’est, dans le royaume du silence, une chose qui parle, c’est, dans le royaume du froid, une chose qui réchauffe : Spiers avait voulu nous tuer et nous dépouiller… Il avait été l’Ennemi. Maintenant qu’il gisait là, désarmé, terrassé, il n’était plus que l’Homme : il faut aller là-bas pour comprendre ce que peut être un homme !

— Il ne s’en tirera pas ? demandais-je à Patrice chaque fois que je croyais voir aux joues de Spiers revenir un peu de sang.

— Non, répondait l’Indien, en secouant la tête. Il est perdu…

Un jour, Patrice était sorti pour aller, non aux sables, — il n’était plus question de l’or !… mais à la chasse, — car il fallait manger… et j’étais venu m’asseoir à côté du grabat où Spiers était étendu tout de son long…