Ç’avait été une ferme florissante, tenue, pendant trois générations, par les Meadows. Il y avait un assez nombreux personnel, des chevaux, des bêtes de toutes sortes. Les Meadows étaient de braves gens aimés et craints à cinquante milles à la ronde.
Un jour, une espèce de peste, qui venait du Nord et que l’Indien ne nommait qu’après s’être prosterné trois fois, pour chasser le sort : le Toaë, s’était abattue sur le pays. Tous les enfants étaient morts, d’abord. Quinze enfants. Puis les jeunes femmes. Alors les Meadows avaient songé à fuir. Trop tard. Ils emportaient le mal avec eux. Ils n’avaient pas fait vingt milles qu’ils tombaient la face dans la neige. Le dernier Meadows, un grand bonhomme de soixante-seize ans voyant qu’il restait seul et que son heure était venue, était rentré dans son chariot, avait baissé la bâche et avait attendu. Pas longtemps.
Après avoir ravagé Swinnah, le Toaë s’était jeté sur les tribus d’Indiens qui campaient aux alentours. L’homme qui nous contait cela avait eu sa tribu décimée. Seuls quelques hommes qui, au moment du passage du fléau, étaient à chasser au loin, avaient survécu.
Quand il eut fini ce récit, je lui demandai s’il n’avait pas entendu parler d’une jeune fille qui, vers ce moment, serait arrivée à la ferme. Il me répondit que non.
Nous partîmes le lendemain. Cinq jours après nous étions à Aklansas. La veille de notre arrivée, nous nous étions arrêtés à un endroit qui s’appelle Ettingshall, pour dîner et coucher. Les chambres de l’unique auberge étaient pleines. Mais le patron, un Français, qui ne baragouinait que très imparfaitement l’anglais, nous avait autorisés à dormir dans l’écurie.
— A condition que vous ne foutiez pas le feu !
— Ayez la confiance de nous ! lui avais-je répondu en français.
Nous passâmes donc cette nuit dans le foin et je dois dire, d’ailleurs, que n’eût été le bruit insupportable que font les chevaux en tapant le sol dur avec leurs fers, comme avec des marteaux, nous aurions royalement dormi.
Avant de fermer l’œil j’avais dit à Patrice :
— Vous direz ce que vous voudrez. Mais il y a cette Marion… Pendant tout le temps que nous avons chassé l’or je n’ai guère pensé à elle… Maintenant il me semble que je lui cours après depuis toujours…