XLVIII
En arrivant à Aklansas nous allâmes d’abord chez Zarnitsky pour garer les chiens et le traîneau. L’étrange bonhomme n’avait pas changé ; il était toujours aussi grimaçant et parcheminé.
Il me tendit la main comme si nous nous étions quittés la veille :
— Ça va ? Je vous annonce que j’ai une femme… Elle est arrivée un soir… D’où venais-tu, petite ?
De derrière le comptoir, une jeune femme, qui pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, répondit deux ou trois mots, dans une langue inconnue, et, ceci dit, ses lèvres très rouges restèrent ouvertes sur ses dents très blanches.
— Elle ne sait pas, dit Zarnitsky, avec un haussement d’épaules. Elle ne sait jamais rien… Elle est amusante à regarder, n’est-ce pas ? Elle me fait penser à un Véronèse qu’il y avait à l’Ermitage… Je la crois complètement idiote… Mais qu’est-ce que ça fait ?
Il éclata d’un rire de pantin qui se disloque…
— Eh !… dit-il à la petite… Au fait comment t’appelles-tu ?
Puis sans attendre la réponse :
— C’est vrai… Tu ne peux pas savoir ça… Je t’appellerai : Op. 23, du nom de ce quatuor de Scriabine où il y a trois ou quatre mesures assez bien venues… Op. 23 !… Op. 23 !… Souris !… Je vois le ciel à travers ton sourire… Elle est décidément stupide… Quand elle est arrivée l’autre jour, elle était pleine de poux… Je l’ai nettoyée moi-même de haut en bas… Quel massacre !