Il ne rit pas. Mais la peau de son visage se rida de mille plis autour des yeux. Il ajouta :
— Des dangers ? Pourquoi des dangers ?
— Vous pensez qu’il faut être bien fou pour risquer sa peau ? fit Patrice.
— Je ne pense rien, dit le Chinois. Je fume.
Du bout de sa pipe de jade vert il nous montra un boy vêtu d’un long fourreau de soie noire, qui apportait à notre intention les pipes et le tankè d’opium. Nous nous étendîmes sur les matelas et je restai longtemps à préparer ma pilule. J’aimais et j’aime l’opium… Il ouvre les portes d’un monde tellement beau !… Patrice, lui, tout de suite, s’était mis à fumer, une, deux, trois pipes… Moi, savourant à l’avance cette béatitude de l’aspiration, qui est la plus grande volupté que je connaisse, je tenais dans mon bras gauche la légère pipe de bambou et, de la main droite, je faisais rôtir la pilule, qui grésillait au-dessus de la flamme.
Quand, enfin, le moment fut venu, je la posai sur le fourneau de la pipe, retirai d’un coup sec l’aiguille… et… hooo !… j’aspirai, j’aspirai cela !… et il me sembla que la drogue m’entrait dans le corps jusqu’aux doigts de pied. Il m’était arrivé souvent de fumer cinq ou six pipes sans que l’effet se produisît… Cette fois il fut immédiat. Incontinent je sentis que toutes choses devenaient légères !… légères !… et que plus rien n’avait d’importance et que tout était bien ainsi…
Nous étions huit hommes dans la pièce sans compter le boy, qui allait et venait, d’une table à l’autre, sur ses semelles de feutre, sans déplacer un grain de poussière. Les ombres prenaient, à la lueur rouge des flammes, une importance énorme et, peu à peu, je les sentais vivre et leur trouvais une richesse et une fantaisie plus grandes.
En face de moi était couché un Indien qui avait conservé la coiffure des Prairies : les deux plumes de faucon pendant sur l’oreille. Entre deux pipes, il s’adressait à Patrice, dans la vieille langue des tribus où la parole est remplacée par le jeu des mains et des doigts. C’est tellement moins fatigant et plus rapide que la voix… Peut-être un peu plus obscur… Mais celui qui fume l’opium comprend si vite toutes choses… Les mains, les doigts, allaient et venaient, s’unissaient, se disjoignaient, mimaient l’aile qui bat, le serpent qui rampe…
Un de ces gestes m’intriguait : l’Indien plaçait le pouce à l’entournure de son gilet et les quatre doigts restaient en dehors en s’agitant joyeusement.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandai-je à Patrice.