Il entra par la porte de droite et je restai là. Le soir venait. J’étais au milieu d’une sorte de jeu d’esprit : après la crasse et le délabrement du couloir d’en bas et de l’escalier je m’attendais bien peu aux choses dont j’étais maintenant entouré.

Les murs du petit palier étaient tendus de nattes couleur blé mûr. Le parquet brillait comme un miroir et si finement les lames étaient jointes et les veines du bois raccordées qu’il semblait être fait d’une seule plaque de bois. Les deux portes étaient peintes en un bleu profond de nuit d’été et au milieu de chacune d’elles un pinceau fin et spirituel avait tracé un petit chef-d’œuvre.

Celui de droite représentait une scène assez compliquée et dont je n’eus pas le temps d’analyser chaque détail. Il y avait un dragon dont la tête cornue émergeait des eaux d’un fleuve et dont le corps disparaissait et reparaissait parmi des nuages ourlés d’or et des branches de pêchers en fleurs. Sur la rive du fleuve, un guerrier, cuirassé et casqué, attendait la bête de pied ferme, son court sabre levé et brandi à deux mains. C’était d’une imagination exquise.

Mais sur la porte de gauche, il y avait bien mieux : il n’y avait rien, — qu’une vague, une vague qui se creusait et se redressait en écume échevelée et, dans cette eau pleine d’une poésie majestueuse et sereine, le pinceau avait piqué des points d’argent. Qu’était-ce que ces points ? La lumière s’accrochant à l’eau ? Le reflet des étoiles d’hiver ? Peu importe…

L’air était saturé d’opium et déjà quelque chose de reposant et d’allégeant m’envahissait.

La porte s’ouvrit et j’aperçus Patrice qui me faisait signe d’entrer.

C’était une pièce carrée, assez vaste, tendue elle aussi de natte blonde et qu’éclairaient quatre petites lampes rouges, posées sur quatre petites tables basses, laquées de noir et placées chacune à l’un des angles de la salle. Par terre et le long du mur étaient étendus les matelas, et, sur ces matelas, des hommes fumaient, couchés tout de leur long ou appuyés sur leur coude gauche ; ils me regardaient de leurs yeux grands ouverts, où il y avait un sourire de quiétude et de bonheur.

Patrice me prit par la main et me mena à un vieux Chinois qui était en train de faire rissoler au-dessus de la lampe sa boulette d’opium.

— Voici James, dit-il. C’est un grand ami à moi. Nous avons couru ensemble quelques dangers.

— Ah ! dit le Chinois, tournant et retournant toujours sa boulette avec la longue aiguille d’acier qu’il maniait dextrement et élégamment, d’un pouce et d’un index aux ongles immenses, tordus comme des cornes de bélier.