Il lui était arrivé dans sa vie une aventure singulière. Il avait été roi en Afrique. Pour le compte d’une Société belge de bois précieux, il avait eu à administrer, aux alentours de Nyangoué, un territoire grand comme l’Orégon, quelque chose comme trente ou quarante mille nègres.

Pendant cinq ans, il avait vécu là, avec un village entier pour le servir, — un nègre pour son fusil, un nègre pour sa pipe, etc. Quand il s’ennuyait, il envoyait chercher les chefs, à vingt ou trente milles à la ronde. Ils arrivaient sur des chevaux superbes, dont les queues traînaient jusqu’à terre… Partridge et ses chefs nègres partaient pour la chasse…

— On partait, disait-il, et, au bout quelquefois, de deux jours de marche dans des espèces de grandes steppes semées de bouquets d’arbres, on tombait sur une bande de sangliers. On les chassait à l’épieu… Quand la bête faisait tête, on descendait de cheval et, l’épieu sous le bras, on attendait… Broum !… Ça fonçait !… Par moment, il y avait un de mes noirs qui faisait : ha !… on s’approchait : il avait ses tripes dans ses mains, le ventre troué d’un coup de boutoir… Alors il mourait, — en suant de douleur, mais, hormis la douleur, assez satisfait : ils ne font pas une grande différence entre la vie et la mort. Il faut être assez malin pour commencer à comprendre que la vie est une chose et la mort une autre.

Il menait là-bas une vie extraordinaire. Une vie comme aux premiers temps de la planète : une vie de liberté et d’absolue insouciance. Dans le désert, où les nuits sont glaciales, il s’étendait sur le sable, se roulait dans sa couverture, s’endormait, ayant au-dessus de lui un ciel éclaboussé d’étoiles, « à vous donner le vertige sidéral ». Pas de maître. Pas de patron. Des espaces illimités. A perte de vue la ténèbre verte de la forêt ou le moutonnement des dunes du désert.

Or, un beau jour, la fièvre l’avait pris. Il avait essayé de se cramponner à son royaume. Comme ce n’était pas un trop mauvais diable, qu’il n’avait tué ni violé personne, que, même, il avait rendu quelques petits services, comme de soigner et de guérir les ophtalmies à doses massives de permanganate… pan !… pan !… dans les yeux !… les noirs, qui avaient connu de pires échantillons de l’humanité civilisée, avaient fait le possible pour le garder. Ils étaient allés jusqu’à Nyangoué, par le fleuve, en pirogue, à deux cents milles de là, chercher un médecin, un médecin blanc !… qui avait longuement examiné Partridge et avait prononcé cette forte parole :

— Il faut vous en aller, mon garçon…

Partridge s’en était donc allé. Il avait repris sa vie, lui, ex-roi de la forêt, ex-roi des sables, il avait repris sa terrible petite vie de pauvre homme sans royaume, sans espace, sans lumière, — sans rien, — à Aklansas, où il était je ne sais quoi, gratte-papier dans une fabrique de bougies.

Alors voilà : il ne comprenait pas ; il ne comprenait plus… Il ne comprenait plus rien de tout ce qui se passait autour de lui. Tout cela, ces lois, ces barrières, ces maisons où on s’enferme, ces lits où on dort… coucher dans un lit !… pourquoi ?… ces longues, longues journées de travail courbé et vain, qu’on échange contre de petites rondelles d’argent ou des morceaux de papier crasseux, qu’on échange, à leur tour, contre du pain, de la bière, de la viande… il trouvait cela idiot !… Idiot !… Plus rien n’était conforme à la vérité. Tout était dépravé, perverti, détourné de sa signification première, disparaissait sous trente-six couches de cabotinage et d’hypocrisie ; plus personne ne montrait sa face réelle… Horreur ! Horreur ! Horreur et folie !

J’adorais ce Partridge. C’était un paradoxe perpétuel et qui n’avait rien de voulu. On commençait par l’écouter avec stupeur, et, au bout d’une heure, on songeait : « Mais il a raison ! Mais c’est nous qui déraillons ! »

— Le travail ! Le travail ! disait-il en ricanant. Il n’y a pas de pire déchéance ! Mais l’homme n’est dans le vrai que quand il ne fout rien ! Gloire aux paresseux ! Le nègre se croirait déshonoré s’il faisait la centième partie de ce que fait le plus fainéant d’entre nous… Voilà un homme ! Les gens de par ici aiment le travail pour lui-même… Ils le glorifient et l’exaltent ! On fait des bouquins et des poésies là-dessus ! Vous ne trouvez pas ça stupéfiant ?