Il y avait aussi un marchand de chiens qui s’appelait Staynes et qui était un phénomène. Jamais je n’avais vu un homme aussi volubile ni aussi grimaçant. Quand il se lançait dans une conversation, tout marchait : les mains, les doigts, les bras, la tête, les yeux, le nez, le corps, les jambes !… Fou !… Fou !… On eût dit un homme poursuivi par un essaim d’abeilles !… Ce qu’il disait, — impossible d’en comprendre un mot, naturellement !… tout au moins si l’on n’y portait pas une attention extrême : car les mots, dans sa bouche, avaient l’air de jouer à saute-mouton… Il était tellement pressé d’arriver au bout de sa phrase que les noms, les verbes, tout cela restait toujours amputé d’une ou deux syllabes… Pour dire : « Ma tante s’est acheté un chapeau violet » il disait : « Ma t… s’est ach… un chap… viol… » et il riait, pouffait, et, quand il avait l’impression, sans doute, qu’on commençait à comprendre quelque chose à ses discours, il se cachait la bouche derrière sa main.
Il fallait entendre une conversation entre Partridge et Staynes. C’était la chose la plus ahurissante qui fût… Car Staynes se répandait en un torrent de paroles incompréhensibles et en une folie de gesticulations et Partridge, ses grandes jambes étendues, les mains dans ses poches, sans du tout faire attention à ce qu’essayait d’exprimer le malheureux, poursuivait, à grand renfort de hochements de tête et de moues écœurées, son rêve de roi déchu.
Quand Staynes avait fini de parler, Partridge disait seulement :
— Mais tout est comme ça ! Nous vivons en pleine imbécillité !
LVII
Un jour, à déjeuner — nous déjeunions avec Zarnitsky et Op. 23, dans la cuisine, l’horrible cuisine, pleine de mouches et d’araignées, — Patrice me dit :
— Vous savez : la jeune Marion n’est plus au Cupido. Envolée.
— Le bon Dieu la bénisse ! répondis-je. Est-ce qu’elle s’est fait enlever ? Vous me croirez si vous voulez : je commençais à l’oublier…
Mais le lendemain Patrice me dit :
— L’histoire de cette petite est étrange. Car voici ce qui se passe : elle n’a pas été enlevée. La vieille Marjorie croit qu’elle est en train d’essayer de se racheter…