— Je vois ce que c’est, dit-il. Venez. Nous allons boire. Nous pourrons causer.

Nous reprîmes la route d’Aklansas ; à cent mètres de l’école il y avait un débit de boissons. Nous entrâmes. C’était une petite salle carrelée, avec un bar, une demi-douzaine de tables, où il ne devait pas venir s’asseoir beaucoup de clients, car, en nous voyant, le patron nous interpella :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Boire ! dit Farquard.

Nous nous assîmes dans un coin.

— Voilà, dit Farquard, sans préambule. Je suis arrivé du Sud il y a trois mois avec ma femme et mes quatre enfants. J’ai une fille qui a dix-huit ans et trois garçons qui ont treize, quatorze et dix-sept ans. La fille travaille dans les couronnes mortuaires. Le garçon de quatorze ans et celui de dix-sept sont à l’usine électrique où ils ont l’air de vouloir se débrouiller. Le petit de treize ans est un enfant de faible santé mais que je considère comme remarquablement doué sous le rapport de l’intelligence. J’ai donc voulu le pousser dans ses études. On m’avait dit : « Adressez-vous à une société de gens tout à fait bien qu’on appelle les Pêcheurs du Lac de Tibériade. »

— Bon ! fis-je. Fameux individus !

— Je m’adresse donc aux Pêcheurs qui me disent : « Sqwal. Voyez Sqwal. » Je mets mon petit chez Sqwal. Ça marche convenablement pendant deux mois. J’étais même plutôt content. Je ne sais pas si le petit faisait des progrès : car j’ai eu ma maison à monter et je n’ai guère eu le temps de m’occuper de ses devoirs. Mais le petit, qui est ordinairement un garçon instable, turbulent, paraissait se calmer et s’assagir. Jusqu’au jour où je m’aperçus que son regard changeait, — s’éteignait… Je ne sais pas si vous me comprenez ?

— Oui, dis-je. A tous les gosses de Sqwal j’ai vu ce regard éteint.

— Alors je lui ai demandé : « Tu n’es pas malheureux, Billy ? » Il m’a répondu : « Non… Non, père. Ça va. » Deux ou trois jours après je lui ai demandé : « Tu as l’air tout drôle ? Qu’est-ce qui se passe ? » Il m’a encore répondu : « Rien. Je me porte bien. » Bon. Avant-hier il est rentré de l’école comme brisé de fatigue… avec des yeux… vous savez : des yeux… comme quand on vient d’avoir un cauchemar… Il n’a pas mangé. Il s’est couché. Nous nous sommes dit : « Il a encore eu froid. Il a pincé un rhume. » Mais dans la nuit le délire l’a pris. Il s’est mis à s’agiter dans son lit et il nous prenait la main, à sa mère et à moi, en criant : « L’écureuil ! L’écureuil !… » Nous avons fait venir un médecin. Il a examiné Billy, l’a pris à part, l’a fait causer, — et il m’a dit : « Où donc va-t-il à l’école ? — Chez un nommé Sqwal… — Mais vous savez qu’on le maltraite ! — Qu’on le maltraite ? Qui ça ? — Son maître. Votre nommé Sqwal… — Mais c’est impossible ! M. Sqwal est un pédagogue ; c’est un homme très réputé… Il m’a été recommandé par des gens tout à fait bien… — Vous savez : pédagogie, philanthropie, — ce sont des mots. Il faut voir ce qu’il y a derrière… »