LXI
— La Mère ? demandai-je à Farquard.
Il eut l’air de se recueillir une seconde :
— La Mère, dit-il, — c’est autre chose. C’est moins simple et moins clair. Nous entrons dans un domaine de haute psychologie où je patauge un peu. Voyons… Comment vous expliquer ça ? C’est une femme méchante. Elle aime avilir et dégrader. Mais, peut-être parce que les gens s’ignorent toujours un peu, et, peut-être encore, parce qu’ainsi elle peut mieux mener à bonne fin sa mauvaise tâche, elle l’a mise sous le couvert d’une idée honorable : l’antialcoolisme. Alors, avec son antialcoolisme, elle prend des hommes, sans doute dégradés, des ivrognes, des repris de justice, — et elle les sauve. Mais elle ne les sauve qu’en faisant d’eux des choses plus pitoyables encore que ce qu’ils étaient jusqu’alors, des êtres infâmes…
— J’ai vu ça…
— Des êtres à l’orgueil, à la dignité rompus, de pauvres chiens rampants. Wilkes était alcoolique et il rouait de coups sa femme, ce qui n’est pas très beau, — non. Elle l’a tiré de l’alcool. Mais Wilkes n’est plus un homme. Je voudrais vous le montrer. Vous auriez la chair de poule. On lui dit : « Wilkes, debout ! » Il se lève. On lui dit : « Assis, Wilkes ! » Il s’assied.
— Mais comment s’empare-t-elle de tous ces pauvres diables ?
— Je ne sais pas. On ne sait pas. Quelqu’un m’a dit qu’elle les regardait d’un certain œil. Alors ils tombent par terre et lui disent : « Ma mère chérie ! »
— Sqwal ? lui dis-je. Parlez-moi de Sqwal !
Il tira de sa poche une grosse pipe de racine, la bourra, l’alluma lentement, en tira deux ou trois bouffées :