La ligne traverse un pays de plaines, avec, de loin en loin, des bois de pins et de sapins, des hameaux de chasseurs. Nous avions une bonne machine, très basse sur roues, qui nous entraînait à belle allure.
Il faisait très froid. Toute la campagne était couverte de neige. Les wagons n’étaient pas chauffés et, comme il manquait bien deux carreaux sur trois, nous étions là-dedans à peu près comme sur le toit. Mais à Weedon j’avais pu m’emparer d’un coin, le dos tourné à la marche du train, je m’étais recroquevillé dans ma peau d’ours, — je n’étais pas trop malheureux.
J’avais pour compagnons huit hommes et deux femmes, tout cela dans le même compartiment ; nous étions donc onze, plutôt tassés.
Les hommes étaient presque tous des gens qui allaient aux pêcheries de Billebedoo, embauchés pour le travail d’hiver. C’étaient des espèces de brutes (je revois dans le tas un Mexicain… quelle tête sinistre !…) qui chiquaient, se grattaient, s’épouillaient sans vergogne, buvaient de grands coups d’eau-de-vie à même leurs gourdes en peau de phoque, mangeaient des bouts de poisson fumé ou de fromage qu’ils tiraient de leurs poches.
Sur ces huit hommes, il y en avait tout de même un que, du premier coup d’œil, j’avais mis à part : C’était comme moi (j’avais immédiatement vu cela à son accoutrement : il portait sous son manteau une sorte de petit complet à martingale, comme en ont les jeunes employés de magasin qui veulent se donner l’air chic, — j’avais surtout vu cela à son regard chargé de mille choses…) c’était comme moi un fils de l’aventure ; il allait vers l’or. De temps en temps il tournait vers nous un regard égaré et demandait :
— Où sommes-nous ? Sommes-nous bientôt à Aklansas ?
Il était assis à côté du Mexicain, qui ne lui répondait que par un sourd grognement et continuait à mâchonner son tabac. Les autres hommes ne se donnaient guère plus de peine ; ils ouvraient un œil, lâchaient, entre leurs couvertures trouées, un vague nom de station, déformé par le terrible accent de l’ouest :
— Beaumont… Ardrossan… Levenshulme…
Alors je faisais de mon mieux pour le renseigner :
— Nous venons de passer l’Aroyo. Nous serons dans une heure à Pensburg.