Il me regardait pendant deux ou trois secondes avec des yeux fixes, d’un bleu de pervenche, ne répondait ni merci ni rien, et, relevant la tête comme pour examiner le plafond, il continuait son rêve.

Des deux femmes, l’une était âgée de quarante ou quarante-cinq ans. Les premiers jours du voyage, elle nous avait rompu la tête à nous raconter sa vie, ses projets. Elle allait comme danseuse (la pauvre femme !) à Aklansas, dans une boîte de jeu et de noce, à la fois bar, hôtel, dancing, etc., qui s’appelait pompeusement le Cupido. C’était une malheureuse d’esprit extrêmement borné, qui, de sa jeunesse depuis longtemps enfuie, avait gardé de petites mines puériles, de petites moues qui voulaient être charmantes et qui n’étaient que ridicules et pénibles. Elle avait roulé auparavant dans toutes les villes de l’Orégon, à Salem, Portland, Astoria… Astoria, où, disait-elle, elle avait été fêtée… oh ! fêtée !… Un très riche marchand de sucre avait voulu l’épouser. Elle lui avait répondu :

— Non, cher. On n’épouse pas une Marjorie. C’est un petit oiseau qui ne se pose jamais.

Elle avait dû être jolie et peut-être qu’effectivement des hommes, par elle, avaient connu l’amour, la souffrance du cœur. Mais la peau de son visage commençait à devenir flasque et elle se collait sur la figure tant de poudre et aux lèvres tant de rouge que, la nuit, quand elle dormait, son masque, éclairé par le quinquet vacillant du wagon, avait quelque chose de tragique.

Du reste, depuis quarante-huit heures, terrassée par la fatigue, comme vidée de toutes ses pensées et de toutes ses jacasseries par le cahotement du train, nous ne l’entendions plus. Elle laissait tomber sa tête sur l’épaule d’un grand diable de bonhomme sec et flegmatique qui, quand il avait assez de ce fardeau, d’un coup bref, comme pour remonter une hotte, l’envoyait promener de l’autre côté.

II

L’autre femme était toute jeune — elle me parut avoir vingt ou vingt-deux ans, — jolie, un air à la fois douloureux et sensuel, une bouche à la fois gourmande et dédaigneuse, des yeux d’enfant, comme voilés d’une sorte de nuage léger et qu’ombrageaient des cils immenses. C’était une si charmante créature que ses compagnons de voyage, qui, pourtant, ne péchaient pas par excès de galanterie, s’étaient comme entendus pour lui laisser le plus de place possible et lui épargner leur répugnant contact. Elle ne leur témoignait d’ailleurs aucune aversion, et, l’un d’entre eux, un très vieil homme, qui avait une grande barbe blanche toute jaunie par le jus de la chique, s’étant trouvé malade entre Weedon et Beaumont, si malade (il vomissait le sang) qu’à Beaumont il fallut le descendre, elle voulut descendre elle aussi et, tout le temps que le train resta en gare, elle demeura près de lui, veillant à ce qu’on l’installât convenablement dans un coin des salles d’attente, à l’abri des courants d’air. Elle ne remonta avec nous que comme le train sifflait. Elle faisait d’ailleurs tout cela sans aucune espèce de sensiblerie féminine. Elle allait droit au but, exécutait sa tâche rapidement, adroitement, le front barré d’un pli d’attention, et, la chose finie, rentrait dans sa coquille.

J’avais mis trois jours à savoir qui elle était et où elle allait. Mais comme elle et moi nous étions descendus à Levenshulme pour prendre de l’eau dans nos gourdes, je me plantai, sur le quai de la gare, tout droit devant elle et lui demandai brusquement (car depuis mon départ de Denver j’avais soigneusement remisé, pour ne pas me faire remarquer et, surtout, pour me poser en homme, le ton et les manières des gens comme il faut) :

— Qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays du diable ? J’espère que vous n’allez pas aux placers ?

— Non, dit-elle. Je vais chez un cousin à moi, qui a une ferme, à Swinnah, dans le Winnee. Je descends à Aklansas.