— C’est moi, dis-je. J’ai faim. Donnez-moi quelque chose à manger.
Sortant de dessous la couverture la plus invraisemblablement usée et trouée qui se pût voir, un bras nu, dont la maigreur me saisit, il me montra un placard derrière le comptoir.
— Cherchez là-dedans, dit-il. Il y a peut-être un morceau d’anguille fumée ou de fromage.
Je m’emparai de tous les comestibles que je pus trouver, et, m’installant à une table, près du lit de Zarnitsky, je me mis à dévorer. Le malheureux bonhomme était à la fois comique et effrayant à regarder. Son visage et ses épaules étaient tout en os et en peau. Pas une once de graisse ni de chair. Il avait un nez coupant comme un couteau et des yeux dont la particularité était qu’on n’apercevait au-dessus ni au-dessous aucune trace de sourcils ni de cils. Il avait l’air de s’être fait épiler.
— Vous êtes Russe ? lui demandai-je.
— Oui, répondit-il. Zarnitsky, Grégoire, d’Odessa (et avec un geste emphatique de son bras nu) sur la Mer Noire !…
— Qu’est-ce que vous êtes venu faire par ici ?
— Vivre. Comme vous, probablement.
— Chassé par les bolcheviks, hein ?
— Comme de juste !…