En ouvrant les yeux, je m’aperçus que toute la petite chambre était illuminée par le clair de lune. Elle en paraissait tout ensemble misérable et féerique. Quel pauvre taudis ! C’était une soupente mansardée et où l’on n’avait même pas pris la peine de recouvrir de plâtre les tuiles du toit. Il y avait pour tous meubles, en dehors du grabat où j’étais étendu, une vieille chaise dépaillée et une petite table de toilette en fer, avec une cuvette et un pot à eau. Les murs étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et de rendre la vie moins lourde. Pendant quelques instants, j’essayai, en refermant les yeux, de prolonger mon rêve… Peine perdue… La rivière, le lavoir, la colline, — Marion !… tout cela s’était évanoui, me laissant comme brisé et désespéré.
Alors je me levai et je m’approchai de la fenêtre.
Il faisait un clair de lune extraordinaire, d’un silence, d’une majesté !… Jamais je n’avais vu la lune si grosse, si ronde, si proche, si humaine. La neige avait cessé de tomber. L’atmosphère était devenue d’une limpidité de cristal. Devant moi s’étendaient des sortes de dune de neige, semblables à ces grandes dunes, mollement arrondies, du désert. Elles recouvraient et effaçaient toutes choses. On ne voyait s’en dégager que, de loin en loin, le piquet d’une clôture, le tronc d’un arbre, qui, trouant l’épais manteau aux scintillements de mica, apparaissaient d’un noir d’encre.
Tout cela était magnifique et désolé…
XIII
Je m’aperçus bientôt que j’avais faim. Je n’avais plus rien dans mon sac. J’avais vidé ma dernière boîte de harengs dans le train avant d’arriver à Aklansas… Je décidai d’aller visiter la cuisine du nommé Zarnitsky.
Je n’avais sur moi ni lampe ni allumettes. Mais de tous les côtés, par toutes les portes et toutes les fenêtres, la lune entrait dans la maison, l’éclairait à profusion. Je retrouvai facilement mon chemin.
Je m’étais mis sans façon à explorer les casseroles et les marmites de la cuisine, quand, de la salle à côté, une voix s’éleva :
— Qui est là ? Que voulez-vous ? Venez par ici !
J’obéis. C’était Zarnitsky, dont le lit était installé dans un coin de la pièce, sous l’escalier de bois, et que j’avais réveillé.