— Je serai très bien là, fis-je, sans même regarder autour de moi.

— Vous avez votre lit dans le coin, dit Zarnitsky, en indiquant d’un coup de menton une vague chose étendue.

J’eus encore la force de dire merci et de serrer la main de Josué Coulombier. Le jeune Pêcheur proféra deux ou trois mots sur le Christ, les Élus, que, gagné par le sommeil, j’accueillis d’un sourire stupide et n’entendis même pas.

Puis, comme à travers une brume je sentis que Zarnitsky et lui s’en allaient, que la porte se refermait… je ne pris même pas le temps d’enlever mon chapeau, mes chaussures, ma peau d’ours. Je pliai les jambes, tombai sur mon grabat, à travers lequel, tout de suite, mes genoux prirent contact avec le dur plancher. Je restai étendu comme j’étais tombé, en travers de la paillasse, une joue contre le drap, les bras en croix, — et glissai dans un néant… dans un néant délicieux, cent fois plus profond que la mort.

De ma vie je n’avais connu une pareille chute. De ma vie je n’avais été arraché à ce point, par des mains à la fois aussi douces et aussi péremptoires, à ce monde de souci et de lutte.

XII

Dans le courant de la nuit, je fis un rêve, — un rêve d’une intensité de vie si grande et qui me procura une telle impression de bien-être et de bonheur que, malgré ma fatigue, il me réveilla.

Je rêvais que j’étais assis avec Marion dans un de ces petits lavoirs flottants comme il y en a dans les villages du Sud où passe une rivière : une sorte de barque carrée, amarrée à la rive, avec, par-dessus, un toit de chaume ou de branchages. Marion et moi, nous étions assis dans l’ombre douce de cette petite arche et nous regardions, sans mot dire, couler l’eau lente et dorée de la rivière. Et il faisait un été admirable, un été plein de soleil, avec de beaux oiseaux bleus qui passaient comme des flèches au ras de l’eau, de gros insectes ivres aux ailes couleur de nacre, — un été plein de fleurs, de verdure, de senteurs.

Devant nous, sur l’autre rive, une colline s’élevait avec des arbres de tous les tons, des chênes d’un vert sombre, presque noir, des amalias d’un vert léger et cendré, presque gris, de grands peupliers dont les branches, déjà, se teintaient de cuivre…

A un moment je dis : « Marion ! » Elle tourna vers moi ses yeux étonnés, à la fois souriants et tristes, qu’ombrageaient ses grands cils. Il y avait dans son visage quelque chose d’enfantin, de douloureux, — et de si divinement virginal !… Quelle aube de vie ! Quelle pureté d’âme ! Je répétai dans une sorte de demi-cri de bonheur ineffable et d’angoisse : « Marion !… » et je me réveillai.