— Écoutez ! fit-il. J’étais… ça…

Il avait levé ses deux mains très haut, et, pendant deux secondes, il les laissa planer, comme deux oiseaux de proie, sur le clavier. Puis elles fondirent d’un trait !… Et ce ne fut pas du tout l’accord énorme et sauvage auquel je m’attendais… Ce fut un accord d’une douceur et d’une paix extraordinaires. Jamais je n’avais entendu chose plus déchirante…

Puis les deux mains se mirent à courir et à danser, et, du vieux piano, qui peu à peu s’animait et semblait libérer de ses entrailles tout un monde de frénésie et de tempête, des flots de choses s’épandirent.

L’homme s’était transformé. Il était devenu presque beau. Il trépignait d’une vie tumultueuse et dramatique. Ses deux bras décharnés semblaient pétrir de la douleur et de la joie… Était-ce beau ? Je ne suis pas assez musicien pour le dire… Ce devait être très beau… Jamais je n’aurais cru que d’une misérable caisse de bois une telle mer grondante et passionnante pût sortir.

Soudain, et sur un dernier torrent de notes, les deux mains s’immobilisèrent… L’accord se prolongea pendant quelques secondes et parut emplir toute la pièce comme pour y vibrer à jamais.

— Voilà, dit Zarnitsky.

Il avait le visage ruisselant de sueur et continuait encore, en remuant la tête et les bras à la façon d’une danseuse, en se contorsionnant sous son gilet de flanelle, — c’était grotesque et tragique à la fois, — il continuait son chant intérieur.

— Vous m’avez l’air d’avoir un rude talent, fis-je. C’est vous qui avez composé ça ?

Il ne répondit que par un haussement d’épaules et retourna se coucher.

Il s’était fourré la tête sous les couvertures et je crus au bout d’un instant qu’il s’était endormi. Je m’étais remis à manger… Mais, soudain, à une sorte de reniflement qui partait du grabat et à un tremblement qui semblait l’agiter, je compris que le malheureux pleurait.