— Allons ! Allons ! Qu’est-ce qui vous prend ? dis-je.
Il ne répondit pas davantage. J’hésitai un instant en me demandant si je n’allais pas m’agenouiller près de cet homme et me pencher sur sa détresse… Puis je réfléchis que Zarnitsky, après Marion, cela faisait beaucoup de traquenards que le Ciel m’envoyait et que j’étais venu pour travailler, non pour aimer.
Le malheureux Zarnitsky, sous sa couverture en lambeaux, continua donc ses reniflements, sans que je m’en montrasse troublé. Je continuai à manger. Après le morceau d’anguille, j’engloutis le morceau de fromage au genièvre. Je mangeais tout cela sans pain. Tout en mastiquant avec bruit, je regardais ce décor de misère et de grandeur farouche : ce piano qui semblait avoir gardé un frémissement des deux mains qui l’avaient malaxé et torturé, cette salle aux grandes ombres, que la lueur sanglante du poêle incendiait, cet homme couché qui pleurait, — et surtout cet enveloppement céleste du clair de lune, qui, par toutes les ouvertures, entrait à flots… Jamais tant de choses ne m’avaient frappé à la fois. J’en étais comme étourdi…
Quand j’eus vidé tous les plats, je me levai, et, comme mes jambes s’empêtraient dans le tabouret, je le repoussai d’un coup de pied bruyant. Puis je m’en fus sans dire ni bonjour ni bonsoir.
Avant de me recoucher je regardai ma montre : il était quatre heures. Je ne pus m’empêcher de songer qu’à cette heure Marion devait dormir… où ? dans quel lit ? veillée par qui ?
Je me pris à dire tout haut, comme quand je faisais ma prière, autrefois :
— O mon Dieu ! Soyez bon pour elle !
Je fus longtemps avant de retrouver le sommeil.
XIV
Je restai chez Zarnitsky pendant tout le temps de mon séjour à Aklansas : c’est-à-dire pendant onze jours.