Entre Aklansas et le Sloo, sur les bords duquel je voulais courir ma chance, il y a bien, par temps normal et sauf complications, trois semaines ou un mois de route.

Mais, en fait de temps nous eûmes tout d’abord douze jours de neige, et d’une fameuse neige !… avec de véritables tourmentes, qui affolaient les chiens. Puis, après un répit de cinq ou six jours d’un temps à peu près supportable, que nous mîmes à profit pour doubler les étapes, nous eûmes près d’une semaine, encore, de pluies diluviennes, comme je ne pensais pas qu’il pût y en avoir dans ces terres glacées. Le sol n’était plus qu’un immense cloaque.

En fait de complications, deux de nos chiens, le lendemain de notre départ d’Aklansas, passèrent de vie à trépas, sans qu’on ait jamais très bien su pourquoi, peut-être empoisonnés par une charogne. Ils eurent une agonie qui dura toute la nuit et à laquelle nous ne nous décidâmes à mettre fin qu’au petit jour, tellement, Patrice et moi, nous acceptions avec répugnance de nous voir enlever ces pauvres bêtes. Elles hurlaient à faire pitié et nous regardaient, dans leur corps-à-corps avec la souffrance, d’un regard atrocement humain. Patrice les avait couchées sous la tente, et, toute la nuit, leur frictionna le ventre avec de l’alcool. Derrière la toile, les autres chiens, tout bas, pleuraient lugubrement.

Au petit jour enfin, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir, Patrice emmena les deux martyrs et les tua à coups de revolver que, grâce au sourd rideau de neige, je n’entendis même pas.

XXIV

Puis au delà des Roches Pelées nous rencontrâmes les inondations. Il fallut rebrousser chemin et passer par la montagne. Ceux qui connaissent la route (si on peut appeler cela la route !) de Tempès, Argyl, Ardwick, etc., pourront juger de l’effort qu’il nous fallut faire. Heureusement, le traîneau était solide !… Un jour, vers la tombée de la nuit, il dégringola dans une espèce de petit ravin encombré de rochers, où, pendant un moment, nous nous demandâmes, avec quelle angoisse ! s’il ne s’était pas fracassé. Il n’avait rien ! Pas une fêlure ! Il avait rebondi de roche en roche comme un mannequin d’osier…

Bref, nous mîmes exactement deux mois et quatre jours pour atteindre le Sloo, — deux mois et quatre jours pendant lesquels nous n’aperçûmes pas un être humain ! L’après-midi du jour de notre départ, seulement, nous avions entre-deviné, à travers la tombée de la neige, de vagues silhouettes de chasseurs qui rentraient des Lacs.

Vers la fin décembre, donc, par une belle journée, nous arrivions au Sloo.

Patrice, pendant ces deux mois, bien que je n’eusse guère eu le temps de le regarder et de l’analyser, était entré profondément dans mon cœur. C’était un homme qui parlait peu, qui faisait peu de gestes, qui n’avait même pas une originalité très grande. Par ses manières, ses façons de parler et de penser, il était très près du blanc. Sa caractéristique consistait en ceci qu’il était parfaitement sain. Tout en lui était sain : la chair, le sang… Il s’était une fois blessé assez profondément à la jambe en tombant sur une roche. En trois jours la blessure s’était refermée et sans qu’une goutte de pus se fût montrée… Les idées : calmes, droites… Sans doute il y avait cette passion du jeu… Mais, quand la conversation tombait là-dessus, il en parlait avec tant de raison, tant de logique, qu’on finissait par se demander si, vraiment, l’amour du jeu n’était pas la chose la plus normale et la plus sensée du monde…

Quant à sa force, son adresse, son agilité, sous une apparence d’indolence et de lenteur, elles atteignaient le but avec une précision, une efficacité extraordinaires, par le moyen le plus joli.