Je m’en tirai en faisant la bête :

— Il paraîtrait, répondis-je, que sur les bords du Sloo (ce sont les peaux-rouges qui racontent cela) il y a, dans une immense forêt, les ruines d’une ville tout entière bâtie en or…

— Oui ?… fit-il, après un moment de silence, comme s’il s’était aperçu que je voulais lui donner le change.

Il se retourna du côté de la portière et sembla, en regardant se dérouler ces mornes plaines toutes blanches, sous un ciel presque noir, donner un autre cours à ses pensées. Marion me lança de profil un demi-sourire qui voulait dire : « Eh bien ! quoi donc ? En voilà un enfant ! »

IV

C’est à partir de Deedwood que nous commençâmes à soutenir le choc des premières tourmentes de neige. Elles arrivaient, ces tourmentes, du fond de l’horizon et galopaient vers nous, ventre à terre, à travers la plaine immensément plate, comme un troupeau d’énormes chevaux d’un gris-violet, que nous regardions venir avec un certain effroi.

En un instant la chose était sur nous… boum !… et c’était un si formidable coup de massue, une attaque si brutale et si démesurée que, chaque fois, régulièrement, le mécanicien, affolé, bloquait ses freins.

Nous restions là, en pleine campagne, au hasard des longues voies droites ou des virages à angle aigu, nous restions là une heure, deux heures, dans une obscurité presque complète, un vacarme, des sifflements, des craquements effroyables, jusqu’à ce que le monstre hululant et ruant eût fini de s’acharner sur nous. Le pauvre train était pris là-dedans comme une coquille dans un casse-noisette. On avait l’impression que les wagons allaient culbuter hors de la voie ou que le toit allait être arraché.

Dans notre compartiment, la danseuse, pelotonnée dans un coin, claquant des dents de froid et de terreur, poussait de sourds gémissements. L’homme aux tissus d’ameublement, tantôt pestait contre le temps, la neige, le train immobilisé, la compagnie « qui aurait tout de même pu faire ceci… ou cela… », tantôt ricanait d’une façon stupide… Inutilisables tous les deux.

Il nous fallait donc, à Marion et à moi, faire tout le travail et, à nous seuls, empêcher la neige d’entrer et d’inonder notre pauvre étable. Or, presque tous les carreaux étaient cassés. Avec nos manteaux, avec nos couvertures, nous faisions de notre mieux pour boucher les trous, nous nous arc-boutions contre le vent, qui, parfois, d’un furieux coup de tête, nous envoyait valser jusqu’au milieu du compartiment… Rude besogne !… d’où nous sortions rompus, la moitié du corps glacé et l’autre trempé de sueur. Nous tombions assis sur la banquette et nous nous regardions l’un l’autre en hochant la tête et en souriant d’ébahissement.