— Du sport ! disait Marion. Du fameux sport !
La tempête s’en allait comme elle était venue, tout d’un coup… brouf !… A peine avions-nous eu le temps de dire : « Tiens ! ça se calme !… » la chose était déjà à trois kilomètres au delà. Au vacarme titanesque succédait alors un extravagant silence, un silence énorme, qui nous abasourdissait plus encore que le bruit. Dans mon gousset j’entendais tiqueter ma montre.
Puis un sifflet prolongé, lugubre, déchirant, — le train repartait.
Le pays était devenu beaucoup plus accidenté. Par moment, en plein milieu de cette plaine désolée où ne poussaient plus, désormais, que de rares arbustes rabougris, au feuillage et à l’écorce rongés par la neige et les lièvres blancs, se dressait, subitement, un énorme amoncellement de rochers rouges, couleur d’incendie. C’étaient la plupart du temps de grands pitons solitaires que le train n’avait guère de peine à contourner. Mais parfois le formidable coup de grisou qui avait rejeté du feu central ces grandes dalles plates, en forme de toits de dolmens (elles s’affrontaient, s’empilaient, se surplombaient dans des positions insensées !… en passant au pied de ces bouleversements nous avions toujours l’impression qu’une de ces roches, mal accrochée, allait glisser et nous dégringoler sur la tête…) ce même coup de grisou, parfois, avait déchiré, labouré, perturbé le terrain sur des lieues et des lieues. Force était donc à la voie (on n’avait pas fait de tunnels… les tunnels coûtent trop cher !)… d’escalader tous ces plissements et tous ces bourrelets de chair terrestre. Le train geignait, soufflait, patinait… Puis il fallait redescendre l’autre versant, — ce qui était encore moins drôle : car nous avions nettement l’impression que si un malheureux sabot de frein venait à lâcher, c’était la fin de tout. Le wagon prenait vers l’avant une telle inclinaison que la danseuse, terrifiée (il est vrai qu’elle vivait dans un perpétuel état de terreur !… c’était si bizarre de voir cette pauvre loque dans un pareil royaume du diable !) se cramponnait à Marion ou à moi, en roulant des yeux égarés, et poussait des cris déchirants : « Dieu ! Dieu ! Arrêtez !… »
Le nommé Spiers, indifférent à tout pourtant, ne pouvait s’empêcher de sourire à ce spectacle.
V
Marion avait sorti d’un vieux cabas de molesquine noire un Nouveau Testament qui était illustré de photographies représentant l’actuel pays de Judée.
Ces photographies étaient la chose la plus émouvante du monde, bien que, sous des noms magnifiques, comme Nazareth, Bethléem, Gethsemani, des noms à ce point riches de poésie, de légende et d’histoire, il n’y eût la plupart du temps que de pauvres bourgades, des terres pelées, des buttes caillouteuses, des arbres chétifs… Mais d’entre tout cela, malgré tout, on voyait se lever, blanches et pures, les ombres du Fils de l’Homme et de ses apôtres, — ombres de vérité ou de rêve, ce qui n’importe guère : car la noblesse qui vient de l’un équivaut bien à la grandeur qui vient de l’autre.
Ces petites images avaient l’air d’éveiller dans le cœur de Marion un monde de pensées. Elle resta en contemplation pendant un long, long moment devant une gravure où l’on voyait une sorte de petite colline basse au flanc de laquelle paissait un troupeau de moutons : c’était le Mont des Oliviers. Et quand elle tourna la page, je lui posai une question sur je ne sais plus quoi, pour qu’elle me regardât : ses yeux étaient pleins de larmes.