Vers la fin de ce jour, — dont la lueur nous parvenait rare et jaunâtre à travers la toile huilée de notre unique fenêtre, — je m’étais assoupi, la tête dans mes mains. Une sorte de plainte me tira de mon sommeil. C’était Patrice, qui, à genoux, les bras étendus, devant une image de boomerang qu’il venait de tracer dans le sol à la pointe de son couteau, s’expliquait avec ses dieux. Il se jetait en avant, se redressait, bredouillait des choses, geignait, — et, sur son visage couleur de brique, de grosses gouttes de sueur coulaient.
Quand il eut fini cet exercice étrange :
— Alors, vous croyez dans tout ça ! lui demandai-je.
— Ce n’est pas le moment de douter, répondit-il.
Il se déchaussa, se leva, fit deux fois le tour, à petits pas, de son boomerang, une fois dans un sens et une seconde fois dans l’autre, et, avec l’orteil de son pied droit, effaça l’image sacrée.
Puis, à mille lieues de moi dans le temps et l’espace, il alla s’étendre sur le lit.
XXXVII
Nous nous figurions, quand l’ouragan commença à siffler, que cela durerait quelques heures… Cela dura neuf jours !… neuf jours pendant lesquels nous ne sortîmes de la hutte qu’à quatre pattes, pour aller donner à manger aux chiens, qu’à chaque visite nous trouvions acculés par le vent dans un coin du chenil, droits sur leurs pattes, poils hérissés. Neuf jours qui pour nous furent un supplice ; je les passai à boire, boire, fumer, dormir, tailler des bouts de bois avec mon couteau, d’un geste machinal et idiot… Les pauvres gens qui font des années de prison !… Patrice, lui, beaucoup plus adapté que moi aux caprices et aux nécessités de ce climat, continua sa vie et profita de ces neuf jours d’incarcération pour s’acquitter d’un tas de petites tâches dont les sables du Sloo l’avaient jusqu’alors détourné : il creusa dans le sol des caves pour l’eau-de-vie, l’eau, les biscuits, les conserves, reprisa ses vêtements, les miens, rapetassa ses chaussures, fondit des balles… et, quand il eut fini tout ce qu’il y avait à faire d’utile, il délaya dans de l’huile un peu de terre, du charbon de bois pilé, se fabriqua un pinceau avec des poils qu’il était allé couper à la queue d’un de ses chiens, — et il fit de l’art… oui, il peignit sur les murs toutes les bêtes des rocs et de la forêt, des ours, des loups, que poursuivaient des chasseurs, armés d’arcs et de flèches… et, au-dessus de tout cela, le boomerang… le Boomerang-Oiseau, symbole, égide, emblème de la tribu !
Vers le septième jour la tempête se fit à ce point affreuse que Patrice me demanda humblement si je consentirais à ce qu’il fît entrer les chiens avec nous.
— Naturellement ! répondis-je. Nous sommes tous frères…