Une heure passa. J’attendais. Je ne savais pas encore très bien si ce n’était qu’une pause dans ma souffrance ou si, après ce moment de répit, le supplice n’allait pas recommencer… Je retenais mon souffle et observais comment se comportaient tous les nerfs de mon individu… Au bout d’une heure, la douleur continuant à sommeiller, je repris pied et je dois dire, — je ne suis pas meilleur que les autres mais j’avais cette image-là dans l’œil, ce râle : mon Dieu !… mon Dieu !… dans l’oreille, — je dois dire que ma première pensée fut pour l’homme qui agonisait, là-bas, dans le sable…
— Patrice, dis-je, nous ne pouvons tout de même pas laisser cet homme mourir comme une bête ? Il me semble que je l’entends d’ici…
— Vous n’avez pas de rancune, fit-il.
— Si fait. Achevez-le si vous voulez d’un coup de soulier… Mais ne le laissez pas souffrir comme ça…
Il hocha la tête en souriant, d’un air de dire : Quelle drôle de chose que les hommes !… remit sa fourrure, reprit son fusil, — et le voilà parti. Il ne devait pas être loin de neuf heures.
Je profitai de son absence pour me retourner sur le lit afin de reprendre contact avec les choses de l’œil : avoir à vingt-cinq centimètres du nez une cloison de sapin crépite de terre rougeâtre n’est pas d’un intérêt puissant. La conversion fut une rude besogne et je ne dus pas mettre beaucoup moins de quarante ou cinquante minutes pour faire passer ma tête de la tête du lit au pied et mes pieds du pied à la tête… Mais je fus récompensé royalement de cet effort : j’avais vue maintenant sur le feu où rougeoyaient deux ou trois grosses bûches dont la résine bouillait en chantant.
J’avais à peine fini cette acrobatie que j’entendis Patrice qui revenait et que les chiens accueillaient en s’ébrouant dans le box.
La porte s’ouvrit. Il ramenait l’homme sur ses épaules.
— Quel chic type vous faites ! m’écriai-je. Il n’est pas mort ?
Il ne répondit pas, et, comme il avait fait pour moi, il s’agenouilla, laissa glisser lentement à terre l’homme, qui, maintenant, avait remplacé son appel à Dieu par un râle sourd : â… â… â !… lequel, par moment, se cassait dans sa gorge.