Spiers n’avait pas bougé. Seules ses jambes s’étaient légèrement étirées. Il avait les yeux ouverts, de grands yeux fous, pleins d’épouvante et d’ombre… et, sous l’empire de la fièvre qui montait, son râle s’interrompait souvent pour laisser la parole aux premiers cauchemars. C’étaient des mots sans suite, avec lesquels il avait l’air de jouer ou de lutter, qui avaient l’air de s’attacher à lui, de l’emprisonner comme des lianes gluantes :
— Caverne… De ma caverne… Cette caverne…
Patrice lui fit dans un coin de la hutte un lit de branchages et de fourrures. Il l’y traîna, le débarrassa de sa veste de cuir, de sa ceinture à cartouches, écarta doucement sa chemise, — et le ventre apparut, barbouillé de sang…
— Rien à faire, dit Patrice, — qu’à attendre.
Il lui lava sa blessure, lui mit entre les lèvres un peu de neige, qu’il était allé chercher dehors, dans le creux de sa main, — et Spiers, enfin, parla d’une voix humaine :
— Merci, dit-il. Mais vous avouerez que c’est une bien curieuse histoire…
XLII
Je restai onze jours couché à ne pouvoir seulement remuer la jambe : je ne la sentais plus. Puis, petit à petit, la sensibilité revint, se propagea de la plante aux doigts de pied, et, un jour, je pus plier, légèrement, cette jambe… Un autre jour je pus la plier tout à fait… Un autre jour je pus me lever et, me tenant à la table fixée dans le sol, tourner autour de cette table, faire deux ou trois pas d’automate détraqué qui me coûtèrent un tel effort que je tombai, anéanti, sur la caisse à biscuits qui nous servait de fauteuil…
Ce que fut pour moi Patrice, pendant ces mortelles journées d’immobilité, d’énervement et d’angoisse, — je me demandais si jamais je pourrais retrouver l’usage de ma jambe, — puis, tout de même, enfin, de retour au mouvement et à la vie, — ce que furent son dévouement, sa patience, la façon dont il se multiplia, étant partout à la fois et à toutes les tâches, — je renonce à le dire. Je me rappelle que quand j’étais à Chicago, j’avais une fois rendu un assez gros service d’argent à un Chilien, nommé Lope de Ijo, lui permettant ainsi d’échapper à un certain nombre d’ennuis, dont le moindre était d’aller moisir quelques années en prison. Il put désintéresser partiellement l’homme qui voulait le faire coffrer, put quitter le pays, gagna Antofagasta, et, de là-bas, sauvé, débordant de reconnaissance, il m’envoya un télégramme avec ces simples mots : « Tu es mon père, ma mère, mon frère. »
Ainsi fut pour moi, pendant ces jours, Patrice, dit Flèche de Pierre. Il fut, oui, mon père, — ferme et énergique dans sa décision de me ramener à la santé, — ma mère, tendre et affectueux… mon frère plein de gaîté et d’entrain…