— Je crains que non. L’établissement des Bénédictins de Cluny, dont l’essaim était placé sous la protection de saint Étienne, fut entièrement dévoré en 1564 par le feu qui, ayant pris subitement dans une salle, anéantit en un instant le fruit de cinq siècles et demi de laborieux efforts ; et notre plus ancien registre officiel n’est que de 1629. Pour les disciples de saint Hilaire, c’est pire encore : saccagé par les Sarrasins au commencement du règne de Louis le Débonnaire, ce couvent fut incendié par les Normands en 846. Et dame, dans ce temps-là…
Une moue significative compléta la pensée du prêtre ; M. Lemarquier objecta :
— Mais il y a la charte du transfert à Noirmoutier de l’abbaye cistercienne sise à l’îlot du Pilier, transfert exécuté par Pierre de la Garnache, seigneur de l’Insula de Oïa, en 1206. On trouverait peut-être quelques détails dans ce document.
— Oh ! oh ! fit l’abbé Parand, je vois, Monsieur, que vous êtes un véritable archéologue, nos vieilles pierres n’ont qu’à se bien tenir !… Et vous, Mademoiselle, seriez-vous versée également dans cette science vénérable ?
— Je seconde parfois mon père pour ses recherches, Monsieur le doyen, c’est ma fierté et mon plaisir. Mais je compte surtout cueillir des plantes destinées à soigner les bonnes gens de la Meule, dans des cas très simples ; j’espère aussi que M. le curé de Saint-Sauveur voudra bien accepter le secours de ma bonne volonté pour les enfants du catéchisme…
— La couvée n’est malheureusement pas nombreuse, Mademoiselle, une vingtaine de petites âmes en tout ; mais je m’empresse d’accepter au nom de mon confrère votre offre si chrétienne, et je me félicite infiniment de la précieuse recrue que nos œuvres vont trouver en vous.
L’abbé souriait, paternel ; Mlle Lemarquier lui répondit par un regard où se reflétait la candeur de son cœur pur.
Le village de la Meule — 206 habitants avec les hameaux annexes — est sans contredit le site le plus attrayant de l’île d’Yeu. Plus exactement, c’est le seul où la nature déploie du charme et de la grâce, entre l’aridité sévère des landes granitiques et la sauvage splendeur des falaises battues par une mer dont la colère grondante est toujours aiguisée sur les pointe des « basses » sous-marines, qui, sans trêve, déchirent la robe verte de l’océan. Après un frais vallon où serpentent un ruisseau et des routes sinueuses jouant à cache-cache sous les ormeaux du Bois-d’Amour, la Meule est un groupe de maisons blanches, une auberge, deux petites fermes et trois villas. Et le paysage est borné derrière le port minuscule qui s’enfonce dans les terres, par de puissantes masses rocheuses, dont les frustes assises bossuent le sol jusqu’aux premières habitations. Les qualifier de montagnes, comme font les habitants, est une exagération évidente ; il demeure qu’elles créent un aspect de fjord norvégien en miniature, tout entouré d’arbres et de jardins fleuris. La chapelle votive a grand air, qui domine le village à gauche, tout en haut du mur nu, quasi à pic de la falaise, et agenouillée sous sa toiture basse, en face du plus merveilleux horizon maritime qui se puisse rêver, où elle prie depuis cinq siècles pour les Islais au péril de la mer.
A ses pieds, la villa de M. Lemarquier était un étroit mais coquet logis, assis derrière ses plates-bandes égayées de rouges pélargoniums. Depuis le balcon de bois courant devant le premier étage on apercevait le petit havre, peuplé d’une trentaine de canots, grées en sloops, tirant sur leur corde à marée haute, échoués à basse mer. De la grande voisine dont la voix profonde s’effilochait dans le vent, par-dessus les falaises, on ne voyait rien, les roches du goulet, très hautes, se resserrant, puis tournant brusquement à gauche. C’était bien l’asile qui convenait à ce savant voué à l’étude des antiquités chrétiennes de son île, à cette jeune femme qui consacrait à la charité tout le temps que lui laissait libre le dévouement dont elle entourait son père.
Ils avaient chacun une bicyclette, indispensable dans un pays aussi peu favorisé des conquêtes de la civilisation. Et ils s’en allaient par les routes cahoteuses, crevées d’affleurements granitiques, où jamais ne se risquèrent bandages d’automobiles ; moins d’une lieue de chemin, entre les terres dénudées, les menait à Port-Joinville, capitale de ce petit monde insulaire dont M. Lemarquier rapprenait avec joie à connaître tous les détours.