Aussitôt que fut terminée l’installation de la petite villa, le professeur commença ses travaux. Le premier des monastères, celui qui avait fleuri du VIe au IXe siècle, attira son attention tout d’abord. L’archéologue se rendait, entre Ker-Borny et Port-Joinville, au vallon de Saint-Hilaire ; là, parmi les prairies arrosées d’un mince ruisseau bordé de saules, et qu’enjambe un pont rustique, le savant se penchait aux pierrailles éparses dans le Champ du Cloître. Il étudiait avec piété les derniers vestiges de l’asile des hommes qui avaient doté cette terre alors inculte, et presque inhabitée, d’un vallon fertile, en édifiant près de l’anse une digue qui, coupant la communication avec la mer, avait peu à peu réduit le golfe à un étier sur lequel ils établirent un moulin. Car il ne suffisait pas aux pieux ermites d’attirer par leurs prières les bénédictions célestes sur la terre, leur industrie savait rendre plus propices au séjour de l’homme les lieux rudes où les appelait leur mission.

De son côté, Madeleine, sa boîte d’herborisation à la hanche, s’en allait cueillir les simples dont elle constituait une petite pharmacie à l’intention des habitants du village. La jeune fille s’aperçut vite que, sur cet avant-poste de l’Europe, brûlé de soleil, saturé d’air marin, la flore n’est pas riche, dont on peut amasser une bienfaisante récolte ; cependant, elle recueillit de la violette, du tussilage et des mauves, spécifiques des rhumes ; dans ses bocaux, la racine du chiendent rafraîchissant fraternisa avec la dépurative pensée sauvage. Et sur les talus qui bordent les champs, concurremment avec ces murets en pierre sèche dont la présence ne contribue pas à égayer le plateau central de l’île, Mlle Lemarquier, en prévision des maux de gorge, put cueillir ample moisson d’une petite ronce de curieuse espèce, aux buissons bas, serrés et non traçants.

Les habitants de la Meule apprirent tôt à estimer les voisins que leur envoyait le continent. La vieille femme qui servait les nouveaux arrivants ne se priva point de publier partout combien ils étaient plaisants et honnêtes ; et les enfants ne tardèrent pas à entourer gaiement, dès qu’ils l’apercevaient, la demoiselle qui savait miraculeusement guérir les coups de froid pris en barbotant dans les anses… et parer d’attraits insoupçonnés l’étude du catéchisme.

Cette sympathie générale était douce à M. Lemarquier, à Madeleine surtout. Une seule ombre à ce tableau, insuffisante à l’obscurcir, mais fâcheuse aux yeux de la jeune fille, qui se donnait toute à son œuvre de charité. Lorsqu’elle herborisait sur la côte ouest, recherchant, parmi la maigre végétation des dunes, la centaurée qui traite les maladies de la bouche et du pharynx, et le silène officinal souvent desséché par la rude haleine du large, il n’était pas rare que Mlle Lemarquier sentît peser sur elle le regard dur d’un pêcheur, immergeant des nasses devant les récifs, ou poursuivant, à marée basse, dans les bâches, les crabes aux bras armés. C’était le braconnier de la mer, dont la sourde hostilité s’amassait autour de l’intruse qui osait violer la solitude de son domaine.

CHAPITRE III

— Je vas-t’y prendre le large, à matin ?

Damase Valmineau, grimpé sur un roc de l’anse des Corbeaux, examinait l’océan à ses pieds. La mer n’était pas démontée sans doute, mais la journée s’annonçait dure ; un ciel ardoisé, ainsi qu’il arrive après de chaudes périodes estivales, chargeait l’eau d’une teinte plombée. La surface liquide, sans écume, était tout entière comme couverte de papier gaufré à petites frisures, qui ne s’effaçaient qu’à l’arête des vaguelettes entre-heurtées. Point de houle, à vrai dire ; mais le soleil qui, parfois, entre deux nuages, risquait une coulée d’or timide, avait un éclat pâle auquel un familier des choses maritimes ne se pouvait tromper.

— Ça ira mal d’ici une paire d’heures, grommela Valmineau. Faut voir à mettre le canot en lieu sûr.

Jambes nues, se piétant comme une sorte de triton puissant et farouche, l’homme tira à sec, sans effort apparent, son embarcation dont la petite étrave creusait un sillon dans le sable friable, jamais atteint par la mer, de la grève supérieure. Le poil mouillé, mais à peine essoufflé, l’homme amarra solidement sa barque à un écueil, visita le vivier, pour n’y laisser aucun crustacé. Puis il regarda encore la mer ; des panaches blancs commençaient de fuser, pressés, contre la pointe du Gibbas, faite de roches détachées et éparses qui prolongent l’île vers le Sud. Damase hocha sa tête grise :

— Riche temps pour la loubine, qu’aime l’eau bien brassée ! Espère un peu, que j’aille voir ça à l’anse des Vieilles !