C’étaient deux kilomètres à parcourir, et le lieu n’est pas des meilleurs pour la pêche ; mais le ciel menaçant n’incitait pas le bonhomme à se rendre jusqu’à la presqu’île du Châtelet, dont le grand bar hante si volontiers les abords tourmentés aux noms expressifs : Tourne-Cul, Pierre-Fourchue, Père-Nère (pierre-noire). Et quant aux postes de pêche des Corbeaux même, le solitaire de la pointe leur conservait une rancune, depuis que, sur l’écueil de la Mouclière, ainsi nommé à cause des colonies de moules qui y prospèrent, il avait été recouvert et roulé par les plis glacés d’une lame de fond, ne devant son salut qu’à une crête de rocher à laquelle, par miracle, il avait pu s’agripper.

Valmineau gagna sa cabane, en poussa du pied la porte branlante. Il prit la longue gaule d’un seul tenant que trois crampons rouillés fixaient au mur velouté de jaunes pariétaires, auquel elle faisait comme une antenne unique pointant vers le large. Puis, ayant mis au fond de son sac son attirail de pêcheur, au-dessus d’une miche, d’une chopine et d’un saucisson, le braconnier de la mer s’en fut vers l’anse des Vieilles, qu’il atteignit par la route courant sur la falaise. Ce faisant, il ne rencontra d’autres êtres vivants qu’un vieux cheval qui paissait, entravé, et Madeleine Lemarquier en tournée d’herborisation, à laquelle, au passage, Damase jeta un mauvais regard.

L’anse des Vieilles était jadis fréquentée par les nombreux capitaines des barques appartenant au village de la Croix ; celles-ci s’abritaient derrière une jetée, le Fort des Dames, dont ne subsistent plus que des restes unis par un ciment rouge ; maintenant trop ouverte, par suite des assauts répétés de la mer, cette anse ne présente pas une grande sécurité ; seuls les caboteurs peuvent s’y réfugier l’hiver, quand les vents du Nord-Est, voire du Nord-Ouest, jettent à la côte la colère des flots démontés. Pour les touristes, c’est une plage sablonneuse à pente assez forte, encadrée par des falaises hautes de douze mètres environ, d’une coloration rougeâtre due à des filons importants d’eurite à teinte d’aventurine, qui forment dans le granit, à mi-hauteur, de curieuses bandes stratifiées. Au centre de la grève, deux murailles parallèles érigent leurs roches grisâtres, fendillées comme du vieux bois abandonné aux intempéries, ou ridées ainsi que des visages de vieilles femmes. D’où, peut-être, le nom de l’anse.

Le braconnier de la mer descendit sur le sable, huma l’air vif qui accourait du large, porté par le dos glauque des longues houles qui, d’heure en heure, se creusaient davantage :

— Va bien, grogna-t-il. Je vas laisser mon fourbi dans un trou pour attendre la mer à baisser ; et puis, en route pour le lieu de pêche !

A l’Ouest, la falaise présente quatre ouvertures successives, qu’on ne saurait appeler des grottes, sur une côte où s’ouvrent des excavations comme le trou aux Pigeons qui mesure vingt-quatre mètres de profondeur, ou la grotte des Soux, qui en compte soixante. A l’anse des Vieilles, ce sont simplement, dans la muraille de pierre, des failles triangulaires, semblant nées d’une partie de terre qui se serait vidée. Leur sol est tapissé d’un éboulis de galets brassés par la mer, et fleuris d’algues luisantes. Ce fut là que Valmineau déposa son sac et ses bottes, délogeant des crabes noirs et verts qui s’évanouirent dans le sable humide des flaques. Un regard de vérification au moulinet de sa gaule, une allumette à sa bonne pipe, et le pêcheur, ayant pris ses appâts, gagna un récif que, de trois côtés, la mer baignait de lames vives et sournoises.

La pêche de la loubine est entre toutes captivante. Debout sur un roc avancé, à tout instant inondé, où les orteils nus doivent se crisper pour éviter la glissade toujours périlleuse, souvent mortelle, dans le bouillonnement qui s’agite aux flancs de l’écueil, le pêcheur, d’un puissant coup de reins, lance au loin sa ligne. Ensuite, il attend ; il attend que morde le grand bar ponctué, long parfois de près d’un mètre, pesant de sept à huit kilos, et dont les muscles puissants se jouent des flots tourbillonnant en furie, qu’il recherche au milieu des brisants. Le poisson est-il ferré ? Rien n’est fini, tout commence au contraire : la loubine a de terribles défenses, et c’est un duel sans merci qui s’ouvre entre la prise et le chasseur.

Damase Valmineau s’en aperçut bien quand, une demi-heure plus tard, son hameçon fut happé par une proie invisible sous les plaques d’écume, sans cesse déchirée, sans cesse renaissante. La gaule ploya si brusquement qu’elle faillit échapper à la main de l’homme, tandis que le moulinet se dévidait avec un bourdonnement soudain de rouet. Le braconnier, qui pourtant en avait vu de toutes sortes, depuis un demi-siècle qu’il vivait de la mer, mâcha un cri de surprise :

— Tonnerre ! un particulier de vingt livres, que c’est !

Mais il n’en dit pas davantage, car le moment n’était vraiment pas aux discours. Sans même songer à rallumer sa pipe éteinte, Damase, arc-bouté sur la roche, la main au moulinet, se mit en devoir de fatiguer la bête qui imprimait au bras du pêcheur de furieuses secousses.