Pendant un bon quart d’heure les choses se passèrent normalement ; puis, tout à coup, la situation devint tragique. D’un rapide écart la loubine s’évada sur la droite ; pour empêcher que sa ligne ne fût sciée aux arêtes des récifs, Valmineau voulut suivre sa prise, sur l’étroit banc de roches où il se tenait. Mais la chaussée était inégale, creusée de trous, mangée de crevasses ; sollicité par la tension à laquelle était soumis son bras, l’homme avança le pied au hasard : un instant plus tard il s’étendait en rageant sur la roche, une douleur aiguë à la cheville. La ligne fuyait dans les embruns, suivie de la gaule, qui rebondissait à bruits secs sur les rochers.

— Malheur de malheur ! Ma gaule, ma loubine, tout qu’est perdu !

Le braconnier tenta de se relever. Un élancement, cinglant comme un coup de fouet, le rejeta sur la roche déclive, où il se cala avec un grognement de sanglier forcé :

— V’là que j’ai la patte touchée ! Faut-il en voir, tout de même ! Qué que je vas faire ?

Il tâta, précautionneux, sa cheville : déjà elle enflait. Damase connut toute la gravité de sa situation : seul, blessé, il lui était matériellement impossible de regagner son logis de la Pointe, voire même de quitter cet écueil. Et la mer, qui bientôt rendrait impraticable le chemin du retour, avant deux heures, se jouerait librement au-dessus de la « plate » sur laquelle lui, Valmineau, était écroulé. Il fallait appeler au secours, quoi qu’en dût souffrir la vanité du braconnier de la met ; il fallait réclamer l’aide de cette humanité dont il avait coutume de mépriser les offices… Mais, quand on sent vous courir sur l’échine le frisson de la petite mort, bien des choses apparaissent sous un angle nouveau ; le solitaire se redressa du mieux qu’il put, et, appuyé sur les bras un peu à la façon des pingouins, se mit à héler de toute la force de ses poumons robustes, dans le vent qui emportait son appel au loin sur la falaise.


M. Lemarquier s’était rendu pour quelques jours sur le continent, afin de chercher au pays d’Herbauges des traces de saint Amand, le pieux visiteur du moustier de Saint-Hilaire, qui naquit dans cette contrée. Profitant de l’absence de son père, Madeleine était, de grand matin, partie en tournée d’herborisation. Après avoir traversé l’île, la jeune fille avait rejoint la côte à l’anse de la Grande-Conche, et elle s’en revenait lentement vers la Meule, quand, à la hauteur des marais de la Croix, elle avait rencontré le sauvage habitant de la Pointe, sa gaule à loubine sur l’épaule.

Mlle Lemarquier venait de cueillir un pied d’erodium, blanchâtre et velu, étalant sa rosette à courts rayons autour d’une jolie fleur rose pâle ; la fille du professeur admirait la perfection délicate des œuvres du Créateur, même dans leurs plus menus spécimens, lorsqu’un cri, long, poignant, fit retomber la main qui déjà ouvrait la boîte d’herborisation.

— Holà ! oh… oh !

Cela courait sous le ciel gris, plainte impérieuse et sinistre, mêlée au grondement de la mer qui roulait des galets au pied des écueils battus par les lames. C’était si lugubre, si pressant aussi, que d’un bond la jeune fille, le cœur ballant, se trouva debout au bord de la falaise, scrutant du regard la côte déchiquetée qui s’étirait à ses pieds. Et d’un coup d’œil elle comprit.