— Qu’est-ce que c’est, qui arrive ? C’est-y l’homme aux chevaux de bois ?

— Non, répondit la femme, c’est des gens du continent qui viennent habiter dans l’île. Un déménagement, quoi !

Le dundee abordait à quai, auprès de la Grive, le courrier de Fromentine, à qui ses jolies lignes de vapeur de plaisance donnaient des airs de bibelot égaré parmi ces bateaux de pêche, frustes travailleurs assortis à leur rude besogne. Damase se perdit dans le remous des curieux qui affluaient ; il eut la surprise d’entendre un Parisien, debout à l’avant du dundee, interpeller un Islais :

— Hé là ! Cossard, tu ne me reconnais donc pas ?

L’homme se retourna, surpris :

— Pour vous dire…

— Voyons, Lemarquier ! Le fils de Lemarquier, de la Meule ! Tu ne te rappelles pas notre aventure à Risque-de-Vie, où le canot a failli se perdre, et nous avec, il y quarante années ? Et toi, n’es-tu pas Legrand ? Comme tu ressembles à ton père !… On tire toujours des tourterelles, aux passages de mai et de septembre, dans le bois de la Citadelle ?

Le voyageur avait sauté à terre ; autour de lui, un cercle s’était formé ; des mains se tendaient, des exclamations montaient. Et l’étranger reprit d’une voix franche ombrée de mélancolie :

— Oui, mes amis, me voilà revenu dans notre île, et j’y finirai mes jours. Rien ne vaut le coin natal, pour y jeter l’ancre après les tempêtes… après celles de la vie, comme après les autres !

Avec un regard indifférent sur cet étranger qui lui était inconnu, Valmineau passa.