Le bonhomme n’en dit pas grand’chose, car des larmes perlaient à ses yeux, pâlis par soixante années d’aventures et d’intempéries ; il serra sa petite sur son cœur, en bégayant d’une voix mal assurée :

— Le bon Dieu me donne trop de bonheur, ma fille… Vrai, je ne méritais pas ça !

Et en même temps il essayait de retenir ses larmes, comme il convient à un vieil ours.


Cependant les années s’étaient, pour Mortimprez et les siens, déroulées à peu près comme l’avait pensé le pilote. Petits enfants étaient devenus grands, ainsi que souhaitait le petit poisson de La Fontaine. Auguste, son temps de la Flotte terminé, n’avait pu se résoudre à quitter la longue pièce de 100 dont il était chef, à bord de la canonnière Railleuse ; il avait rengagé, et promenait dans les eaux françaises sa casquette toute neuve d’officier marinier. Pour Armand, c’était mieux encore : sorti dans les premiers de l’École de Navigation, il se trouvait maintenant lieutenant à bord de l’Étoile-du-Sud, un svelte trois-mâts barque appartenant à un armateur de Port-Joinville. Et quand il ne naviguait pas sur les océans lointains, Pacifique aux eaux extraordinairement limpides, mers plates des Tropiques, brasillantes sous le soleil, il n’y avait pas dans tout Yeu fils plus tendre, chrétien plus empressé que le fils aîné du pilote de la rue des Mariés.

L’automne trouva le jeune officier chez ses parents, en congé de trois mois, après un voyage en Nouvelle Calédonie, voyage qu’avait rendu interminable un calme qui avait paralysé le trois-mâts au retour, vers le Tropique. Armand se retrempa avec bonheur dans l’atmosphère familiale, chère à tous, plus chère encore aux exilés, et c’est de grand cœur qu’il assura un jour à l’abbé Parand, en visite chez Mortimprez :

— Ah ! Monsieur le Curé, un quart de nuit au grand large se répétant pendant des semaines, sous des étoiles inconnues de notre ciel, comme cela vous fait sentir la douceur du foyer !

— Je le crois, mon ami.

— Heureusement, la pensée de Dieu puissant, maître des flots, dominait les autres en moi : je comprends que les incroyants résistent si mal à semblable isolement.

L’abbé regardait avec une sympathie paternelle ce beau visage d’homme jeune éclairé par la foi. Une idée soudaine venant à l’esprit du pasteur, il reprit :