Le jeune homme avait eu un geste surpris ; ce nom, entendu à l’improviste, lui remettait à l’esprit le souvenir, complètement oublié au cours de ses campagnes lointaines, de la fillette au doux visage auréolé d’or, qui, lasse, appuyée à une huche, les mains croisées derrière le dos, regardait avec admiration un garçonnet appliqué à gréer un sloop.
Un clair dimanche d’arrière-saison. La population de l’île est rassemblée près du port, au nœud des routes dont les rubans clairs s’étirent à travers la lande. Vers la droite, l’œil se repose sur la mer, saphir pâle aperçu entre des maisons, des moulins et des arbres ; on voit les tangons de deux thoniers dépasser, comme des antennes d’insectes, un bouquet d’ormes rabougris dorés par l’automne ; entre l’île et la côte de France, une plaque de soleil pose sur la mer un lac d’étain.
— Pressons-nous, mes amies, ils vont venir !
Annie et ses compagnes s’affairent à orner le socle découronné. Les guirlandes de fleurs et de lierre, sous leurs doigts prestes, forment d’harmonieux festons. Il est temps : des chants s’approchent, que la foule reprend en chœur. Comme une volée de mouettes, les jeunes filles s’écartent. Annie rejoint ses bienfaiteurs, qui, non loin, s’entretiennent avec la famille Mortimprez. Voici que le grand Christ apparaît, lentement bercé au pas de ses porteurs.
Ils sont six, dont le visage, plus encore qu’il ne se tend dans l’effort, est éclairé par la joie qui embrase l’âme de ces chrétiens servant leur Dieu. Le premier, à peine courbé sous la lourde charge, s’avance le lieutenant Armand ; au moment où il gravit la butte que dominera le calvaire, son regard croise celui d’Annie. Et à l’instant, malgré la gravité de la cérémonie, s’impose aux deux jeunes gens le souvenir de la minute lointaine où ils se sont vus pour la première fois. Confus de cette involontaire distraction, ils reportent les yeux sur le Christ indulgent aux faiblesses humaines, lui adressant l’un pour l’autre une prière émue.
CHAPITRE XI
Un avantage que présentent les îles, surtout quand elles sont de superficie aussi restreinte que celle où nous avons transporté nos lecteurs, c’est la facilité avec laquelle on s’y rencontre, pour peu que s’en mêle un hasard assurément malicieux. Dans les jours qui suivirent, le fils du pilote se trouva plusieurs fois sur le chemin de la fille du braconnier — comme on dirait en style de feuilleton. Et celle-ci remportait de ces entrevues, si fugitives et silencieuses fussent-elles, un trouble joyeux qui n’échappait pas au vieillard ; ainsi une rose de mai s’épanouit aux premiers sourires de l’été, qu’elle attend et espère, sans le connaître encore.
Cette comparaison ne se présentait pas à l’esprit de Damase Valmineau qui n’avait rien d’un poète ; mais il aimait chèrement sa petiote, ce qui le rendait perspicace. Ayant pendant plusieurs jours, indice de préoccupation profonde, tété sa vieille pipe avec fureur, il déclara brusquement un beau matin :
— Sais-tu, ma fille ? Je voudrais bien te voir heureuse avant de mourir.