— Que parlez-vous de mourir, grand-père. Vous ne vous sentez pas souffrant, j’espère ?
— Non, bien sûr… Une idée comme ça. Je voudrais te voir heureuse, avant d’aller saluer le bon Dieu.
— Mais je suis parfaitement contente auprès de vous, grand-père.
— Euh !… Oui, je ne dis pas. Enfin, ce n’est pas ce bonheur-là qui peut te suffire toujours.
Annie, qui jusqu’alors avait mené la conversation avec gaieté, rougit soudain prodigieusement. Elle balbutia :
— Que… que voulez-vous dire, grand-père ?
— Que justement mon temps de grand-père se tire, et que j’ai envie de rengager comme bisaïeul. Épouse un honnête garçon, voilà ce qu’il te faut, ma fille.
Annie demeura muette ; elle leva vers le vieillard son regard pur. Il s’y reflétait tout ensemble tant de candeur, de trouble et de confiance, que le cœur du bonhomme s’émut dans son vieux coffre : ce regard-là livrait un secret, déjà deviné d’ailleurs. Embrassant sa fille adoptive, Damase déclara d’une voix enrouée :
— Espère un moment, ma petiote. Je vas jusqu’à la grève voir si mes langoustes ont pas besoin que je change l’eau du vivier.
Sans en demander davantage, Annie accepta ce programme ; heureusement, toutefois, elle ne suivit pas l’Islais du regard. A peine celui-ci eut-il tiré la porte sur soi, que, tournant délibérément le dos à la Pointe, il prit le routin de la falaise, en direction de la Meule. Une heure plus tard, à peine essoufflé, le bonhomme sonnait chez M. Lemarquier, avec une vigueur qui faisait demander à Madeleine accourue :