Annie s’enfuit dans un sanglot.
Courbée contre la tempête dont la rage s’opposait à son dessein, la jeune fille escalada la falaise. Parvenue au sommet, sur l’étroit plateau dont nul mouton, aujourd’hui, ne tondait l’herbe courte, elle demeura un moment immobile, appuyée au mur bas de la chapelle, et malgré tout impressionnée par la splendeur du spectacle qui s’offrait à elle. A ses pieds l’eau bouillonnait entre les falaises fermant le petit port ; sur les récifs torturés de la conche Pissot, la mer s’acharnait en un savonnement blanc ininterrompu, d’où jaillissaient, fleurs grondantes et mortelles, des panaches d’écume de dix mètres de hauteur. Un rayon de soleil, glissant obliquement sous le ventre cotonneux des nuages, glaça de gris perle, soudain, au large, les vagues plombées… Annie frissonna d’horreur à la pensée du drame qui sans doute se jouait à des milliers de lieues, sur une mer ravinée et mugissante comme celle-ci. Défaillante, elle entra dans la chapelle ; la tourmente claqua sur elle la porte, en un choc sourd qui ébranla l’humble édifice.
Bien humble, en effet, guère plus haut qu’une barque retournée, tout ramassé et massif sous son toit de tuiles. En ce lieu, et à cette hauteur, les fantaisies architecturales ne sont pas de mise : la chapelle de la Meule ressemble plutôt à une grange de village qu’à la basilique de Lourdes. Mais depuis le XVe siècle elle remplit parmi les tempêtes son rôle touchant et grandiose : elle est la demeure de la Vierge qui sauve les marins en péril, elle abrite la prière des femmes éplorées.
Quatre bancs suffisent à remplir la nef minuscule ; en quelques pas Annie fut au chœur. Elle tomba à genoux tout près des lattes blanches, qui, montant vers le plafond de bois peint, isolent l’autel. Ardente, devançant, en un élan de tout l’être, l’infirmité des mots, la supplication de la petite fiancée s’envola, en faveur de celui qui, à l’autre bout du monde, était livré aux hasards cruels de la mer. Prière qui était singulièrement à sa place dans cette chapelle de marins, pauvre et simple comme ceux qui l’avaient édifiée, et dont tout l’ornement consiste en de naïfs ex-voto, dundee-chalutier aux prises avec un « coup de temps », et grands longs-courriers naviguant toutes voiles dehors, oiseaux blancs aux ailes étendues, sur une mer candidement bleue.
Terminée l’invocation où celle avait mis toute son âme, Annie se laissa tomber sur un banc, et ses doigts cherchèrent son chapelet. Le vent sifflait droit sur la façade trapue, secouant les petites fenêtres, guère plus larges que les hublots d’un navire ; mais l’effort de la rafale s’épuisait en vain contre la chapelle. Peu à peu gagnée par le calme qui montait dans la solitude, et que favorisait la tonalité blanche et bleue du modeste oratoire de Marie, Annie connut que la sécurité, fille de la confiance et de la foi, pénétrait en son cœur. Tandis qu’elle se trouvait là, aux pieds de la Vierge, qui la protégeait contre la fureur de la bourrasque, Armand, qu’elle avait si tendrement recommandé à la bonne Mère, et qui lui-même avait à coup sûr imploré dans le péril l’aide de Notre-Dame de la Meule, Armand devait être secouru, lui aussi… Il devait l’être… Il le serait ! Avec une espérance plus ferme que jamais, la fille du braconnier jeta les invocations de ceux que broie l’angoisse, et qui n’ont plus qu’un recours, mis en la Mère du Sauveur :
Étoile du matin, priez pour nous !
Secours des marins, priez pour nous !
Reine sainte des flots, priez pour nous !
… Ce même jour, le capitaine John P. Andrews, commandant du Maranha, paquebot-poste parti de Southampton le 24 janvier à destination du Cap, écrivait sur son livre de bord :
Cet après-midi, 8 février, à 2 h. 50, par 12°25′ de latitude Sud, et 9°20′ de longitude Ouest (méridien de Greenwich), j’ai recueilli un canot du trois-mâts barque français Étoile-du-Sud, coulé lors du cyclone de la nuit du 10 au 11 janvier. Cette embarcation, qu’avait poussée sur ma route le courant du Brésil, contenait onze matelots sous les ordres du lieutenant Mortimprez ; tous ces malheureux, naufragés depuis près de trente jours, étaient dans un état lamentable et à bout de forces — quite exhausted. Je les ai réconfortés par les moyens du bord, et les ferai rapatrier dès mon arrivée à Cape-Town.