Les familles des naufragés avaient été rassurées le 15 février ; la bonne nouvelle s’était répandue rapidement ; aussi l’île d’Yeu tout entière se portait, cinq semaines plus tard, sur les quais de Port-Joinville, pour recevoir les rescapés. Quand la Grive, courrier du continent, apparut à l’entrée du chenal triangulaire, qu’elle embouqua de son allure dansante, un émoi saisit la foule à la gorge : eux enfin ! eux qu’on avait cru perdus, les gars, les maris, les frères, ceux que la Mauvaise avait tâché d’engloutir comme leurs camarades, — et que la Sainte Vierge avait sauvés.
Le joli bateau blanc accoste au quai de la Tour ; un tonnerre d’acclamations le salue. Des bras se tendent, hâtifs, jaloux de se refermer sur l’être aimé qu’on avait pensé ne plus revoir. Des yeux se mouillent ; on a versé des pleurs d’angoisse, on répand maintenant encore des larmes, mais de bonheur. Autour de chaque marin qui débarque, des groupes se forment ; Annie sanglote sans fausse honte sur l’épaule de son fiancé, et Mme Mortimprez, non moins émue, tente de contenir son trouble, comme il sied à une maman.
Tandis qu’on se dirige vers la maison du pilote, où attend le repas d’accueil, fignolé avec amour, Annie tout à coup demande au lieutenant :
— Vous rappelez-vous, Armand, quel jour vous avez été sauvés ?
— Le Maranha nous a recueillis le 8 février.
— Le 8, c’est bien cela… A quelle heure ?
— Je ne sais pas au juste, chérie. Je ne remontais plus ma montre, j’étais convaincu que tout était fini. Cependant, d’après la hauteur du soleil, j’ai dû prononcer le vœu à Notre-Dame de la Meule vers 2 h. 1/2…
— A ce moment, je priais pour vous, avec quelle tendresse dans sa chapelle… Mais vous parliez d’un vœu ?
— Nous allons faire célébrer une Messe votive : nous y serons tous, avec l’armateur certainement.
— Avec votre fiancée aussi, mon ami…