Quatre jours plus tard la cérémonie déroulait ses rites solennels. Un clair soleil de printemps baignait la chapelle, illuminant, à côté des ex-voto anciens, un carré de marbre signé de deux A, et dont le remerciement chantait d’une voix toute neuve. Et la mer rampait, au pied de la falaise, comme une bête soumise qui veut implorer son pardon.
Le petit sanctuaire était bondé, sur le plateau la foule des parents et des amis se pressait pour apercevoir, au premier rang, les héros de la fête. Ils étaient là tous les neuf, en caleçon et pieds nus, comme ils l’avaient promis ; et nul ne s’étonnait de les voir en semblable équipage, pas plus que leur traversée de l’île, dans ce costume, n’avait tout à l’heure choqué les plus farouches pudeurs. On avait dit :
— C’est ceux de l’Étoile-du-Sud, que la bonne Vierge a sauvés.
Puis on avait ajouté :
— Les pauvres gars ! Ce qu’ils ont dû souffrir ! Regardez les figures qu’ils ont encore !
Et quelques-uns avaient conclu :
— C’est la fiancée du lieutenant Mortimprez, qui est là pas loin de lui. Ça fera un joli couple, et qui méritera bien son bonheur !
CHAPITRE XIII
Le mariage d’Annie avait été fixé à la fin d’avril, au temps où l’île pare de fleurs la mince couche de terre végétale tendue comme un manteau sur ses assises de granit. Ces quelques semaines furent employées par M. Lemarquier aux démarches que nécessitait l’établissement de sa pupille — généreusement dotée grâce à feu le moustier de Saint-Hilaire ; le lieutenant Mortimprez, de son côté, cherchait un autre embarquement.
Cette perspective du prochain départ d’Armand, si tôt après la terrible aventure où il avait failli perdre la vie, apportait une ombre à la félicité d’Annie. Il y en avait une autre : la jeune mariée habiterait à Port-Joinville, dans la maison de ses beaux-parents, où Jeannette se réjouissait de l’accueillir en grande sœur. Mais alors… le vieux braconnier resterait donc tout seul dans sa maison de la Pointe ? Il s’y trouverait bien abandonné, bien malheureux, après les mois qu’il y avait vécu entouré des soins tendres de l’enfant sauvée par lui jadis ; et ces parages de la soixante-dixième année, qu’il abordait maintenant après un hiver assez pénible, sont un cap difficile à doubler pour ceux qui ont usé leur vie sur la mer. Le pêcheur n’avait plus ses yeux de pygargue, se jouant de la nuit et des brumes ; sa main était moins ferme, et son pas plus lourd ; il traînait un catarrhe emplissant d’échos, au matin, la maisonnette de la falaise… Qu’allait-il devenir, quand Annie l’aurait quitté ?