Qu’il habitât la Meule, il n’y fallait pas songer : les affectueuses instances des Lemarquier s’étaient vingt fois butées contre une obstination puérile, mais indomptable, de solitaire à qui, eût-on dit, la vie des agglomérations faisait peur, depuis plus de vingt années que sa vie s’écoulait entre les planches de sa barque ou sur son coin de grève rocheuse. Habiter Port-Joinville, même pour se trouver proche de sa fille, le bonhomme n’en voulait pas entendre parler davantage. Dans ces conditions, que faire ? Soucieuse, Annie se posait cette question sans y trouver de réponse satisfaisante.
Trois semaines environ avant le jour fixé pour la bénédiction nuptiale, Annie songeait mélancoliquement à ces choses, en pliant les chemises du vieillard, qu’elle venait de repasser après les avoir minutieusement raccommodées. Ç’avait été un important travail, mais la jeune fille tenait à mettre en état toute la garde-robe de son « grand-père », lingerie et vêtements, avant que de le quitter. Et maintenant elle se trouvait en face d’une imposante pile d’objets de toutes les couleurs, fleurant bon l’iris et le fer chaud.
Pour ranger tout cela, Annie se dirigea vers l’armoire du bonhomme. Elle ouvrit grands les panneaux taillés en pointes de diamants dans l’épaisseur d’un bois robuste noirci par le temps. Et elle commença de placer par catégories : sur cette planche les chemises ; là, les mouchoirs… dans ce tiroir, les cache-nez… Tiens ! en voici un qui glisse… Il existe un trou par là ?
Annie plongea ses doigts par l’ouverture, et ramena le cache-nez couvert de fine sciure de bois : dans ce coin, il y avait donc à l’œuvre des « cossons » — ces petits vers blancs dont les mâchoires microscopiques viennent à bout des plus puissantes boiseries. Pour apprécier l’étendue du ravage, la jeune fille explora la planche attaquée : derrière le tiroir elle trouva, sur un lit de poussière, une photographie qu’elle examina au grand jour.
C’était une jeune Islaise en costume du dimanche, un paroissien à la main. Elle portait, sur la robe noire, la courte pèlerine ronde emboîtant le haut du corps jusqu’au niveau des coudes, et sous la fanchon de soie, noire aussi, le petit bonnet blanc à bordure tuyautée, retenu au menton par un nœud de mousseline empesée. La photographie était de qualité inférieure, et déjà effacée à demi ; pas assez ternie cependant pour qu’on ne pût reconnaître dans ce visage de jeune fille les traits massifs et surtout le nez vigoureux de Damase Valmineau.
Annie considérait avec perplexité sa trouvaille, quand une ombre s’interposa entre elle et le jour : solide encore, bien qu’un peu voûté maintenant, le braconnier revenait de la mer. Il déposa ses pièges à terre, et s’approcha de sa petiote avec un sourire qui s’éclipsa dès qu’il vit ce qu’elle regardait :
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans votre tiroir, grand-père, en rangeant vos effets.
— Je croyais l’avoir détruite, cette image de malheur !
— Elle avait glissé derrière un tiroir… J’ai regardé parce qu’il y a des cossons…