C’était fête chez M. Lemarquier quand Annie y venait apporter, en des visites toujours jugées trop fugitives, un rayon de la gaieté qui avait, pendant plusieurs années, éclairé la villa. Cet après-midi-là, le savant repoussa avec joie ses papiers pour sourire à sa pupille, qui déjà s’était jetée au cou de Madeleine. Sur un ton d’affectueux reproche il morigéna :
— Comme tu es rare, fillette, en ces temps-ci !
— Parrain, Armand est très exigeant… répondit la mignonne fiancée toute rose. Songez donc qu’avant six semaines il sera de nouveau en voyage… et quel voyage ! L’Australie !
— C’est trop juste, mon enfant, et ta petite mère et moi nous comprenons les choses, sois-en sûre. Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ?
— Une singulière histoire, dont jamais je ne me serais doutée. Comment trouvez-vous ce portrait, petite mère ?
La jeune fille sortit de son sac la photographie jaunie.
— Je l’ai découverte dans l’armoire de grand-père, en rangeant son linge. Il a paru très mécontent, et se serait certainement mis en colère, s’il n’était devenu un aussi bon chrétien. Je demeure saisie de ce qu’il m’a dit ! J’ai cru comprendre qu’il a une fille avec laquelle il serait brouillé… Avez-vous entendu parler de cela ?
Or, Mlle Lemarquier avait reçu jadis les confidences du bonhomme, en un jour d’expansion, tandis qu’elle pansait la cheville meurtrie. Elle raconta donc l’histoire de la Josine, son mariage avec un terrien, et la quasi-malédiction qu’avait prononcée contre le coupable le pêcheur révolté par cet acte d’indépendance, où il voyait un désaveu de toute sa race. Madeleine dit encore que celle femme était mariée « en grande terre », à Challans ; qu’elle devait avoir plusieurs enfants, dont elle avait essayé d’envoyer des nouvelles au grand-père, qui était demeuré muet, tel qu’un homard.
Annie écoutait, son menton dans sa main fine. Quand la fille du professeur se tut :
— Petite mère, savez-vous ce qu’il faut ? Que cette Josine revienne dans l’île, avec son mari et ses enfants ; nous réconcilierons mon père Damase avec eux, et il habitera sous leur toit. D’ailleurs, ces brouilles interminables, ce n’est pas chrétien ; il ne peut pas retourner vers le bon Dieu sans avoir réglé cette affaire-là.