— J’en suis flatté, Monsieur ; mais je me trouve à Port-Joinville depuis dix années à peine, et j’avoue ne pas me souvenir de vous avoir jamais rencontré.

— Mes paroles m’ont trahi : je reconnais en vous, non pas l’homme lui-même, mais, si j’ose dire, le curé doyen de notre rocher perdu. Monsieur l’abbé Marchand, un esprit entre tous éminent, fut jadis le doyen de l’île d’Yeu ; vous continuez à mes yeux sa haute et sainte figure. C’en est assez pour que j’aie tenu à venir vous assurer de notre respect, au moment où nous nous fixons définitivement dans l’île, ma fille et moi.

L’abbé s’inclina légèrement.

— Je vais donc avoir la joie de vous compter, Monsieur, parmi mes paroissiens ?

— Oui, Monsieur le Curé ; indirectement, tout au moins. Mon père, médecin que sa profession avait beaucoup fatigué, s’était de bonne heure retiré à la Meule, J’y fus élevé moi-même ; j’y reviens après ma carrière faite… Hélas ! le nid est toujours là, mais la famille est incomplète…

Il eut un soupir ; une ombre flottait dans le sourire de Madeleine, à l’abri de son chapeau de crêpe. Discrètement, l’abbé prononça :

— La douleur est fille du ciel…

— Mme Lemarquier, continua le professeur, nous a été enlevée après une très longue maladie. Ma fille a refusé tous les partis qui se sont présentés, pour l’entourer de soins dont je ne puis assez vous dire l’intelligence et le dévouement… Si, si, mignonne, il faut que M. le curé te connaisse… Maintenant la voici seule avec son vieux père, et si la blessure de mon cœur se doit un peu calmer, c’est sa main qui la pansera…

— N’avez-vous pas d’autres enfants ? interrogea le prêtre.

— J’avais deux fils, Monsieur le curé. L’un est tombé pour la France dans le bled marocain, au cours de cette période que les journaux appelèrent, d’une formule exagérément optimiste, la pénétration pacifique. L’autre est marié, fixé dans les mines du Nord où il est ingénieur ; il n’a plus besoin de moi. Alors, je reviens mourir sur ma terre natale, avec mon Antigone.