AUBADE
Lille.
Les maisons sont grises et hautes, leurs fenêtres blanchement linceulées de rideaux mornes. De faîte à faîte ondoye le violet pâle des brumes. Plus haut, surgissent les pinacles de vieilles églises dans les nues cendreuses qui vont, lentes. La ternissure du jour choit vers les trottoirs où la pluie a laissé des marbrures sombres. Il pullule des passants silencieux et le bruit de leurs pas a d'inquiétantes sonorités qui vibrent. Les fillettes étreignent leurs corsets emmaillotés de journaux; elles trottinent, blêmes, la main crispée sur le louis d'amour.—Enloqués de velours flasque, jauni, les travailleurs se dandinent, lourds. Et les chaussures bossuées des bureaucrates luisent seules dans le pianissime des teintes fades. Sur les rails noirs, les tramways glissent sans tapage au trot des petits chevaux qui s'agitent dans les traits lâches, tandis que des gamins au teint vert étouffent tous les tumultes par la psalmodie continue de leurs voix aigres: «Demandez le Petit Nord», et passent, rapides, décollant de leur pouce ensalivé les feuilles humides du journal.
Impérieusement, un roquet aboie.
CONCERTO
Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes. Au pinacle de l'édifice, que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire le soleil en ses flancs d'or. Et les maisons sont coiffées de faîtes à gradins; et dans l'angle suprême des façades les œils-de-bœuf semblent voir.
Vieille cité flamande.
Sous les panonceaux, portant en lettres vertes: «Robes et Confections»,
Sous l'exergue brillant du magasin: «A la Dame-d'Honneur»,