Des orientaux les teints lisses et les gestes graves de maîtres, extasient Henriette.
— Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant vers un coin et se disposant à lui parler très bas. A voix douce il lui reproche ses regards attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit cette tendance à les examiner. Pourquoi? Si elle ne les aime on ne l'en croira pas moins fille facile ; suivront des désagréments pour elle et pour lui.
Elle se regimbe et se froisse avec des paroles aigres, des moues boudeuses. Une colère d'être surprise et devinée au moment même de la faute. Là se révèle une supériorité de son amant qu'elle ne pardonne point. Il la domine, l'espionne et la sait jusque dans ses pensées muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un viol de conscience, elle lui reprocherait cette trop perspicace surveillance.
— Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça ne durera pas ainsi.
Alors la voix de l'amant se transforme et devient dure. Il ne se laissera point jouer. Du jour où il la prit, une responsabilité morale lui incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander. Pour lui d'ailleurs, il ne souffrira jamais le ridicule. Si leur commune liaison lui pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa liberté avec de l'argent…
Puis il se prend les tempes dans les poings. Sans faire attention aux dédaigneuses mines d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.
Comme la souffleta cette promesse d'argent. Catin, elle était catin. Albarel parlait comme Marceline et plus brutalement encore.
Tout devant elle tremblotait et fluctuait à travers ses larmes, retenues par un suprême effort de fierté au bord des cils.
— Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?
A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins. L'autre aussi énumère les siens. Elles subissent les mêmes hontes, la même gêne, la même envie d'être et non de vivoter, de ramper parmi la foule des entretenues vagues. Clémence voudrait une belle boutique, des ouvrières, des clientes, une belle boutique rue de la Paix ou boulevard Malesherbes. Tout en se moquant de ces appétits modestes, Henriette l'approuve. Elles causent et se communiquent des désirs dans la navrance de les craindre à jamais irréalisables. Albarel et Sicard parlent politique ; Castelan d'un mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.