Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande sœur, lui causait. Par malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.
— Oh! comme votre sœur lui fait de l'œil! Mais c'est une déclaration. Ce que Léontine va rager.
A cette boutade, Henriette voulut protester :
— Ce n'est pas bien de dire ça.
A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se bâtit un roman de vie triomphante ; elle tente des entreprises heureuses ; elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait, depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux amphores romaines et aux tessons étrusques.
VI
Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les tremblances des lampadaires.
Clémence et Henriette marchèrent vite, l'œil hypnotisé par ces rondes lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière dans la nuit terne.
Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel.