La fillette rabattait les couvertures. Aux caresses, aux amabilités d'Albarel, elle songeait ; et soudain elle se trouva très malheureuse parce que tout cela manquait à cet instant difficile. Marceline lui parut mauvaise. Et des larmes lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes de rage qui allèrent mouiller de taches grises les draps.
— Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait toujours Marceline.
Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et voulut l'aider à se mettre au lit. Tranquille dans sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme lues dans les journaux obsédèrent Marceline d'images redoutables. « Si la petite avait été victime d'un de ces forfaits. » Comme elle ramassait machinalement la robe abandonnée sur une chaise, une forte puanteur de tabagie gagna. Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra sa question à voix sourde, une angoisse lui étreignant la gorge.
Sa menaçante parole épouvantait Henriette souffrant à l'extrême, les tempes battant de fièvre, les membres rompus. De cette souffrance elle accusa sa sœur. Vaguement elle murmurait : « Je ne sais pas. Il ne m'est rien arrivé, tu es agaçante avec tes… questions. » Elle ne pouvait pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa lâcher ses aveux d'un flot : puisque Marceline aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter? Mais elle préféra céler son amour. Un intime plaisir qu'elle ressentait d'être la seule à savoir ; une supériorité en quelque sorte. Puis elle se coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face dans le traversin.
Ce lui était une douleur cuisante : ne pas goûter un répit. Elle ne pardonnait pas à Marceline son obstination. Aimant elle-même, ne devait-elle pas deviner la chose et se montrer plus clémente? On la harcelait par jalousie, par méchanceté autoritaire, pour l'humilier, pour bien faire sentir que l'aînesse imposait des droits. Elle, la plus faible, contrainte à tout subir. Une grande envie lui vint de riposter par des mots aigres.
— Si ma robe sent le tabac c'est que je suis allée au café, tiens!
— Comment au café? Toute seule?
— Avec Clémence.
— Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas entrer dans un café, seules, toutes deux.
— Il y avait son… cousin.