Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité, Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le magasin en criant à sa sœur :

— Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.

D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à l'atelier.

Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire. Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.

Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques, Henriette se déroba.

Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même. Sa timide honte le lui interdit.

Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à l'oreille de Clémence :

— Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à l'heure, tu vas avoir un savon.

— Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes.

— Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M. Albarel?