— Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard.

Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes pour venir regarder les miettes.

— Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans même payer le cocher.

Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.

— Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des femmes très chic avec des diamants comme ça.

Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme. Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup.

Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux.

Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque ; mais elle revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.

La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute sa personne, avec un effort pour le bien dire.

Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance ; et cela en cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses.