Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le calme et le silence de la grande sœur l'inquiétait. Que cachait-elle sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux d'avoir compromis l'avenir commun ; elle craignait que subitement une hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera cette mesure ; même devrait-elle rompre avec sa sœur et les Freysse. D'ailleurs les Freysse lui importaient peu : monsieur était poseur, madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans Paris où elle trouverait emploi ; elle était si bonne étalagiste qu'on la paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse servaient bien leur avarice.

Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande sœur ; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table ; sans lui dire merci on en recevait les plats ; on s'obstinait à ne point lui répondre. Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa sœur une véritable répulsion.

Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire sa proposition de vie commune ; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite, l'hiver.

L'INTERMÈDE

LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES

La lande odorante s'exhale par la nuit cave, tous astres enfouis.

Devers les ombres gourdes des cyprès titille le mélodique Présage du Jubilé : Falot, grêle ; — invisibles ailes de cristal qui s'émient, choient : — Bruits petits, malices d'arpèges ; musiques aquatiques d'ocarina. Et brisures.

Des silences glacent les bourrasques lamentées. Verte, la Larve flotte sur les replis de sa croupe torte, en un halo de Puissance violette. Elle signifie.

Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves en linceuls translucides, les doigts unis pardevant leurs diaphanes carcasses, planent méditatifs, et s'irradient de luisances héliotropes. Sons de cristal et de cymbales.

Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc érotique ; des chants comme voix de cors en déroute.