L'âme de Marat!

Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de l'âme, et dès le début de son livre De l'Homme, il avait averti les lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du cerveau.

Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en l'appelant le maréchal des logis de S. A. S. l'Ame; mais les découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste.

On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,» (t. Ier, p. 92.)

Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir sous l'influence des événements.

Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire, est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait l'homme compatissant… La pitié est un sentiment factice, acquis dans la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de forme avec les êtres sensibles… La pitié n'est autre chose que notre sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous identifions… N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur, de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié… Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.»

Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de sa bonhomie naturelle: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il. L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.»

Marat avait dit lui-même dans son livre De l'Homme: «N'est-ce pas l'amour du beau et de l'honnête qui devient au cœur du sage une source inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?»

Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur l'Homme.

Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les passions factices de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même… C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius, les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens, avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure; c'est lui qui produisit l'incorruptible vœu de Caton!…»