Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: Elle est à moi! et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls, enflamme l'œil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses traits et la grâce à tous ses mouvements.»

Oui, l'amour embellissait la face de Marat.

«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la Biographie universelle; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son Panégyrique cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes. On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec désavantage. Sa physionomie offre à l'œil surpris des traits confondus de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.»

Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans («il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat amoureux, philosophe et romancier.

Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et négligés.»

Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée?

Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie expressive:

«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.»

Il savait aussi que ses yeux gris-jaune n'étaient pas sans pouvoir sur le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'œil est de toutes les parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses et les sentiments les plus doux.»

Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les cœurs que sa figure eût pu lui aliéner.