L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara fièrement Albertine Marat dans sa Réponse aux détracteurs de l'Ami du Peuple, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister, à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa compagne.»
Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat pour publier les œuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition devait former quinze volumes in-8o, y compris un ouvrage posthume intitulé l'École du citoyen.
Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne veuve Marat, rue Marat, no 30, au prix de cinq livres par volume de 480 pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication comme dangereuse à son parti.
Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la pudeur serait superflue» selon l'auteur du Panégyrique de Marat, imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait «sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents de délices.»
La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie, lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en vomissant contre elle mille sales injures.
Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre De l'Homme en parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II, p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!»
On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui fournit cette passion peinte d'après nature.
C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son cœur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux amant…»
Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude, le silence des bois…»
Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée; bientôt ses forces l'abandonnent… Déjà le lustre de ses beaux yeux est éteint…»