Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il avait étudié la nature.
Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne feraient pas mauvais effet dans Émile ou dans les Promenades d'un penseur solitaire; par exemple:
«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler une douce paix dans le cœur; on éprouve une espèce d'enchantement involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse dans l'âme par tous les sens!»
Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le Traité de l'Homme, liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son Appel à la Nation en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard C'en est fait de nous: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard?
Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs au souffle lascif, ce bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'Ami du Peuple dans son adresse aux Patriotes français, placardée dans Paris le 10 août 1792; mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en verser quelques gouttes!»
Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'Ami du Peuple.
Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son Appel à la Nation; il avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant: «Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, écrivait-il dans sa Dénonciation au tribunal du public contre Necker, et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur!»
Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité de son cœur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de marbre.
Le citoyen Ballin vante la sévérité des mœurs de Marat, dans l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: Marat, du séjour des immortels, aux Français!
Mais J. M. Henriquez, dans la Dépanthéonisation de Marat, patron des hommes de sang et des terroristes, publiée, il est vrai, après le 9 thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin: